La naissance d’un livre témoigne souvent d’un parcours où s’entrelacent rencontres, échanges et même résonances silencieuses. Aujourd’hui Claude de la Genardière nous présente Du transfert géographique, un ouvrage qui ne fait pas exception à ce cheminement enrichissant. Ce livre nous invite à parcourir un itinéraire singulier qui conjugue l’exigence de la clinique et l’ouverture attentive du regard anthropologique.
Votre rencontre avec le CIPA s’inscrit parmi ces nombreuses interactions, notamment à travers le dialogue que nous avons eu, il y a plusieurs années. Dans l’intention de vous proposer d’intervenir, je vous ai fait part de la préparation d’une Rencontre-débat sur les algorithmes.
En 2016, nous avons organisé cet événement, intitulé Algorithmes, Réel, Symbolisation. Mon intérêt portait alors sur les interactions possibles entre les algorithmes issus des mathématiques – ceux de la machine – et ceux, moins formalisés, qui régissent la production du corps humain. J’envisageais alors un travail articulé autour de ces deux systèmes de traitement : celui du calcul et celui du vivant.
Vos recherches sur les contes interrogeaient les voies d’accès au symbolique, avec une forte présence de l’œuvre de Bion. Il m’est apparu que notre cheminement théorique et clinique pouvait rencontrer un questionnement assez proche.
La symbolisation, entendue comme processus traversé de médiations sensibles, s’y construit d’abord à partir de protoreprésentations : signifiants formels, pictogrammes, signifiants énigmatiques, mots ou signes qui permettent au sujet de dépasser l’état de détresse originaire. En s’appuyant sur Bion et sur des théoriciens issus de la sensorialité, on comprend que ces premières représentations ne prennent sens que dans un contexte de reconnaissance partagée — par la mère porte-parole, et par l’environnement social. Mais qu’en est-il des algorithmes de la machine, lorsque leur logique n’est pas reliée à un corps humain ? Que suscitent-ils dans la psyché humaine ? Deviendront-ils des révélateurs de notre néoténie, des déclencheurs d’une angoisse primaire, dans un monde dépourvu d’échanges incarnés ? Ces algorithmes peuvent-ils affecter la subjectivité humaine et la perception individuelle ?
Ma proposition d’intervention vous a d’abord quelque peu déconcertée, avant que vous ne l’acceptiez après un temps de réflexion. Vous avez alors construit votre exposé, intitulé « Tremblements de temps – de Bion à Jean-Max Gaudillière », à partir de la pensée de Bion et de la notion de « grand écart » – cette tension entre formalisation scientifique rigoureuse et ancrage dans l’expérience vécue, que Bion n’a cessé de cultiver. Je vous cite : « Nécessité pour les psychanalystes d’être ouverts aux évolutions de la société, notamment face aux nouveaux défis soulevés par l’univers algorithmique et les transformations culturelles contemporaines. »
Vous avez ainsi interrogé la capacité de l’écriture intégrative à articuler théorie, clinique et vécu subjectif du praticien, tout en respectant la confidentialité et la singularité de la rencontre analytique. Il s’agissait de rendre compte, sans en réduire l’intensité émotionnelle, du rôle de « Bion poète de la psychanalyse », qui dessine les multiples facettes de sa pensée et de la manière dont Jean-Max Gaudillière s’est approprié cette œuvre en la récréant dans la transmission.
L’analyste accueille, par l’écoute et le travail de transfert/contre-transfert, l’émergence de récits porteurs de sens : un geste de secours, un mot chargé de chair, une parole arrachée au silence, une main qui s’accroche au rocher pour ne pas sombrer face aux traumas de l’histoire singulière autant que de la grande Histoire. C’est dans cette perspective que votre ouvrage articule la clinique avec l’anthropologie psychanalytique, faisant du cadre de la cure un espace de résonance entre déplacements intimes et mutations culturelles.
Construit comme un récit de voyage, votre ouvrage explore les mouvements psychiques que suscitent notre relation à la terre, à l’espace, à la géographie. Les métaphores géographiques empruntées à Freud viennent éclairer les liens profonds entre le travail psychanalytique et celui de la culture, révélant, à travers sa correspondance, son propre « transfert géographique ». Le voyage intérieur se mêle alors au déplacement géographique.
Le terrain clinique se transforme ici en un espace vivant, un voyage intérieur dont l’arrière-plan est traversé par l’anthropologie psychanalytique. Les déplacements intérieurs géographiques résonnent avec les espaces extérieurs, qu’ils soient : terres natales, réelles ou perdues. Ces lieux, en apparence lointain, continuent à murmurer dans les strates les plus profondes de la psyché humaine, telles des présences silencieuses qui persistent en nous dans la cure analytique, sous formes de « fantômes géographiques ». Ce sont des restes sensoriels, affectifs et topographiques qui ressurgissent dans le transfert, les rêves ou à travers des sensations indéfinissables, comme si notre corps pressentait qu’un lieu s’exprime dans notre mémoire avant même que nous en ayons conscience. Votre ouvrage avait donc sa place dans la Collection de Jean Nadal, Psychanalyse et civilisations.
Le mot du Directeur de collection, Jean Nadal
Je remercie Marie Laure Dimon d’être mon interprète pour accueillir Claude De La Genardière.
Ces quelques mots en tant que responsable de la Collection sur l’ouvrage
Ouvrage que j’ai découvert original, personnel et « intelligent » tissant des liens – à partir de son périple et de son retour dans le sud algérien – entre la clinique, l’histoire de la psychanalyse et la mise en perspective anthropologique. En cela elle illustre déjà que Freud, dès son Introduction la psychanalyse, considère, que celle-ci ne se limite pas à être « une méthode thérapeutique » mais qu’elle est constitutive d’une science de l’âme humaine, « une anthropologie au sens le plus large ». Eclairant les fondements du psychisme, les mouvements pulsionnels et l’hallucination des désirs, elle influence la culture, l’art, les sociétés et les institutions humaines. Conceptions reprises dans Totem et Tabou où, dans chaque clan, le totem est à la fois protecteur et interdit. La culpabilité́ inscrite dans le meurtre du père tout-puissant fonde l’interdit de l’inceste.
L’importante préface de Françoise Davoine apporte des éléments précieux sur les liens avec l’histoire de l’art et l’archéologie.
Je vous souhaite une très bonne soirée.