De l’organique, de la sensation à la pensée
ou de l’anthropologie psychanalytique

Albert Le Dorze

 

J’ai choisi parmi les thèmes possibles, d’évoquer très très brièvement, à titre d’exemples, des déhiscences quant à la dynamique freudienne.

La pataphysique peut-elle annihiler ou au contraire ensemencer la science, la philosophie ? Les vents fluctuants de l’histoire rendent nécessaires le travail critique de la râpe épistémologique dans la recherche nomologique de nos déterminismes, d’invariants dépourvus de toute intentionnalité. La méta­psychologie freudienne est une tentative scientifique afin de redresser les constructions métaphysiques ou mythologiques du monde.

La biologie impose de nouvelles règles de transmission de l’information dans le vivant. Le hasard, l’aléatoire comme architectes. Instabilité cellulaire intrinsèque. Les cellules sont soumises à un mouvement stochastique. La rencontre entre l’ADN et une protéine est aussi purement hasardeuse. Il ne s’agit pas d’un chaos car les cellules communiquent entre elles, par exemple hormonalement, et avec l’environnement. Les signaux ne sont pas seulement chimiques-économiques car les cellules créent des vagues qui se propagent. Dialogue économique et dynamique multidimensionnel. Les cellules se poussent, ses voisines le sentent et créent une onde qui se propage. Ces vagues ne sont pas de simples curiosités de laboratoire, elles permettent une transmission à longue distance. D’où l’émergence de propriétés collectives complexes par interactions locales comme une rumeur qui se propage dans la foule. Face à l’incertitude, la vie n’a pas choisi la rigidité d’un programme génétique fixe. Sans aucune téléologie, les messages transmis sont des conversations émergentes, sources de créativité. Ceci conforte la position freudienne sur la dynamique naturelle de la psyché, souvent niée, comme résultat du conflit et de la composition de forces exerçant une certaine poussée pulsionnelle issue du corps, nouant motricité, émotions et cognition.

Le bruit aléatoire des processus primaires inconscients permet flexibilité et diversité, – éloge de la libre-association –. Il entraîne une auto-organisation qui repose sur le trépied : génétique, hasard et environnement originant un langage géométrique, musical puis verbal. Trop de hasard c’est mettre un moteur atomique sur une charrette à bras, inévitable qu’il y ait des accidents, comme le dit F. Jacob. Trop se concentrer sur l’environnement risque de nous faire tomber dans le pavlovisme. La psychanalyse se doit d’être au service de la créativité du vivant.

Freud a toujours affirmé qu’il fallait se préoccuper de l’état affectif lié à la représentation refoulée. L’affect est un état moral secondaire, en réaction, à une sensation, une émotion, un sentiment et cet état subit lui-même le refoulement. Mais qu’est-ce qu’un état affectif du point de vue dynamique ? Freud : « Certaines sensations comme les sensations directes de plaisir et de déplaisir qui impriment à l’état affectif ce qu’on appelle le ton fondamental[1] », l’humeur donc.

Obligation d’un mouvement diachronique. Avant la perception de l’objet et de son hallucination, qu’en est-il de la perception du pré objet ?

  • Du fait de l’état de détresse du nourrisson, de son altricialité, cet objet est investi avant d’être perçu. Prévalence des affects de plaisir et de déplaisir liés à la satisfaction des besoins, avant toute représentation. Recours et aliénation à l’autre.
  • La distinction entre perception et sensation prend toute son importance : la chose se présentant par l’intermédiaire de la sensation, de l’affect, ne pourra jamais être totalement dite. Erwin Straus[2]: le sentir est au connaître, au percevoir ce que le cri est au mot. Le pathique, ce que l’on éprouve, persiste et se réorganise toute la vie. Les neurobiologistes comme Damasio ou J-D. Vincent considèrent, eux-aussi, que le pathos est premier.
  • La rationalité intersubjective ne peut espérer assécher le négatif, la magie, les passions irrationnelles.

 

[1] Freud Sigmund. « L’angoisse. » Introduction à la psychanalyse. Paris : Petite bibliothèque Payot ; 1985, p.373.

[2] Straus Erwin. Du sens des sens. Contribution à l’étude des fondements de la psychologie, 1935. Grenoble : Editions Jérôme Millon ; 1989.