Autour d'un livre...
Perspectivisme musical
et emprise sociétale
Selon les différentes pistes de signification – que cela soit en psychologie, en psychanalyse ou dans le domaine de la philosophie – l’intuition possède une multitude d’interprétations possibles, parfois contradictoires. La primeur viendrait à lui donner un sens utile au regard de deux contextes distincts. Pour le premier, l’intuition peut être exprimée en adéquation avec la vie réelle, elle apparaît comme une vision prémonitoire. Pour le second, utile pour éclairer notre propos, l’intuition est issue d’un mélange entre des expériences vécues et des virtualités fantasmatiques issues de l’inconscient, extraposées[1], projetées dans le domaine artistique.
Percevoir en musique
C’est précisément déjà cela que Michel Serres rappelle avec l’importance du point de vue qui est aussi pour nous le point d’écoute. Il serait la perception, le point de perception, sensible ou analytique selon l’échelle des capacités perceptibles du témoin, de l’auditeur et même de l’interprète, puisque sa géométrie doit tenir compte du placement de ses confrères[2].
Leibniz considère le monde comme différentes mises en situation avec tout un ensemble de calculs proportionnels. Ces calculs entrent dans une théorie du in situ dans le cadre de divers systèmes repérables.
Dans le cadre de l’établissement d’une mémoire collective, dès le xviie siècle, la tonalité (hauteur des gammes et leur couleur sonore), n’est reconnue dans l’appellation de « tonalité » qu’après le passage de la période du hochbarock , à l’ère classique en musique. Dès la fin du XVIIIe siècle, cette distinction, colorée de couleurs auditives (Farbton = couleur de son), permet de projeter des canevas structurants d’une musique « de caractère », utiles à l’harmonie (science des accords de l’écriture verticale).
La musique et l’homme dans le cadre du perspectivisme
La relation avec la musique établit une géométrie au sein d’un vivre ensemble, liée au partage du plaisir et au ressenti. Ne serait-ce pas là une acceptation d’un perspectivisme social planifié ? Les musiciens, tout en étant artistes à part entière, solidaires d’une tradition partagée entre compositeurs, œuvrent à façonner et à personnifier leur art, tel des artisans, tant du point de vue structurel du sonore que du point de vue de la notion de « fabrication ».
Devenant une dialectique sensorielle universelle, la musique est un élément de l’activité sociétale. Elle remplit d’une part, un espace sonore, et, d’autre part s’agissant de sa composition même, elle englobe un agrégat d’espaces de calculs, de dispositions et de repères architectoniques – comme dans la perspective picturale. Chiffrer et assigner les sons, à terme, représente une forme géométrique repérable in situ, selon l’occasion. Elle est reproduite dans un espace implanté dans la nature ou dans un site urbain, ou encore pouvant se situer dans un parcours événementiel de déambulation bien défini (processions).
Contours de nos jours d’une emprise sociétale du perspectivisme
Pour ce qui touche à la culture, sous l’ère des « ismes » (mode classificatoire), nous tentons d’approcher la réalité pragmatique d’un perspectivisme eu égard à l’emprise politique et sociétale. Le perspectivisme est utile à l’homme pour maintenir sa perception sans volonté de hiérarchiser ni de manipuler le sens des bases culturelles universelles. De façon plus générale en ce qui concerne notre identité sociétale, nous nous attachions par le passé à une conception du sens progressif et continu de l’histoire d’une modernité en mouvement, en baptisant sans cesse au cours du temps de nouvelles balises pour classifier les mouvements artistiques, philosophiques, religieux, politiques… et bien d’autres.
Le « postisme » comme arrêt sur l’histoire
Pour ce qui touche à la culture, sous l’ère des « ismes » nous tentons d’approcher la réalité pragmatique d’un perspectivisme eu égard à l’emprise politique et sociétale. Le perspectivisme est utile à l’homme pour maintenir sa perception sans volonté de hiérarchiser ni de manipuler le sens des bases culturelles universelles. De façon plus générale en ce qui concerne notre identité sociétale, nous nous attachions par le passé à une conception du sens progressif et continu de l’histoire d’une modernité en mouvement, en baptisant sans cesse au cours du temps de nouvelles balises pour classifier les mouvements artistiques, philosophiques, religieux, politiques… et bien d’autres. Après l’enseignement que nous offrait l’ère des « ismes », on créa le « postisme[3]», dans le domaine culturel, peut-on alors relever que la référence faite à l’art académique du passé serait devenue une forme de modernité incluant l’héritage d’un art ancien ? La référence à l’art, aurait-elle aujourd’hui intégré cet héritage ? Lequel, lors des différentes périodes de son histoire a su construire puis déconstruire et reconstruire ses archétypes et ses modèles et aussi les conserver en mémoire, sans les détruire, ni totalement les remplacer ?
- Soit, il nous parait censé de vouloir présenter de nos jours en matière d’art, des références à un pouvoir sensible traversant les époques, répondant à des archétypes esthétiques, sociologiques, politiques et anthropologiques, possédant un pouvoir de projection avoué et assumé, comprenant des signes révélateurs identitaires localisés.
- Soit, il est possible de considérer en parallèle l’art comme un art ancien, passéiste, bourgeois, dépassé, conforté par la socio-culture, non pas réservé à des initiés, mais traité par elle en une forme de vulgarisation à la portée de tous. Monsieur tout le monde est devenu, ou peut devenir écrivain, peintre, cinéaste, musicien, par l’abaissement culturel et par le lissage et la transmission calculée sur des archétypes techniques et socio-économiques dans une conception de marchandisation et de consommation. Ainsi devient-il possible de toucher un public aculturé qui prendrait en compte, sans les reconnaître vraiment, des redites de paradigmes revisités d’œuvres anciennes, ne conservant que des touches visuelles, textuelles ou sonores en les détournant de leurs formes originelles, comme cela se fait pour des flashs publicitaires, en les faisant passer pour des nouveautés en manipulant des contenus sémantiques paradoxaux à des fins stratégiques.
Approche du « postisme » comme « post-postmodernité »
La Pensée Postmétaphysique de Jürgen Habermas, rédigée entre 1987 et 1988 – faisant suite à la théorie de l’Agir Communicationnel qu’il publia en 1981 – apporte une vision que l’on peut définir utile, à la fois en tant qu’explication du mouvement sociologique du postisme prenant en compte la perception du sensible, et, en tant qu’outil théorique des mutations de la modernité elle-même. Cette vision, autre que celle de la Weltanschauung, a su évoluer par paliers successifs, s’enrichir et a pu forger les étapes d’un savoir auto-référencié d’année en année. Habermas signale que la pensée philosophique au xxe siècle, présente des ruptures aussi importantes que « la peinture dans sa voie vers l’abstraction » et que « la musique dans son passage de l’octave à la musique dodécaphonique » et pour la littérature, que de voir se « disloquer ses structures narratives ». La révolution des paradigmes ne dure que sur le temps ciblé de son apparition. La création artistique actuelle, dans ses variations stylistiques reconnaissables, est de par son postisme, devenue polymorphe, incluant musiques, du monde, sons informatiques et constructions sonores mélangées. D’une façon plus générale, touchant un ensemble de domaines, ces « post », selon Habermas, ne sont pas seulement des alertes opportunistes sentant le vent d’une époque, mais, il reconnait réellement qu’il est important de prendre au sérieux ces signes et de les considérer comme des sismographes de l’esprit du temps. Comme particularité postmoderne, prenons un exemple symbolique de brouillage d’un sujet unique, qui a à voir avec la notion d’effacement, d’apparition, ou de superposition, en art plastique. Dans l’esprit du postisme, dans le cas de figure de la superposition picturale, au-delà de la notion du tableau dans le tableau, déjà connue depuis le xviie siècle, cette conception picturale sera utilisée au xxe siècle, dans une technique de collages d’éléments figuratifs et abstraits, mélangés, et positionnés les uns sur les autres, en strates successives de motifs ou d’éléments photographiques. Ils apparaissent parfois, peints sous les couches supérieures de la composition finale. En musique, le multicouche existe aussi. Une essence de la huitième symphonie de Schubert, servant de toile de fond à la première des trois Bildness pour orchestre de Volker David Kirchner, est ensevelie progressivement par des couches sonores successives, jusqu’à disparaître.
L’identitaire historico-culturel
Aujourd’hui, nous n’avons plus au niveau patrimonial et culturel l’État comme seul référent en tant qu’État-nation mais plutôt des États membres ou partenaires associés pour des projets européens ou mondiaux. L’identitaire historico-culturel est de fait effacé dans une pensée fondue dans l’internationalité. De plus, il faut, d’une part faire avec l’apparition d’une forme de dictature intellectuelle devenue prédominante et d’autre part, avec la mise au pas par le politique du monde des idées. Où sont donc passés les philosophes ?
Art et thérapie sociale, le perspectivisme réindividualisé
Au-delà de ce constat, ce que l’on appelle de nos jours, le développement personnel de tout un chacun, envahit les objets et les lieux de consommation d’une socio-culture ; il y a un lissage pseudo-individualiste dont la personnalité ressortit davantage d’un existentialisme issu peut être d’un « ennui » systémique comme le distingue J. Habermas lorsqu’il s’exprime en introduction à la problématique de l’eugénisme[4], en signalant l’hypersubjectivité de Kierkegaard, contrant la philosophie de Kant et de Hegel. À la question posée par Habermas « Que fait l’homme du temps de sa vie » ? Aujourd’hui on pourrait assigner à cette question une autre question « Que fait l’homme du temps de sa survie » ? La délocalisation, les déracinements, les flux migratoires forcés, font en sorte qu’il est nécessaire pour les populations menacées de fuir, souvent par obligation vitale. Pour l’individu repéré dans une cellule identitaire ciblée par quelque conflit que ce soit, dépendant d’un environnement culturel, patrimonial, religieux et humain arbitrairement mis en cause, lorsque sa sécurité est fragilisée, il n’a d’autre recours que de quitter son lieu d’attache vers un havre de paix souhaité qui se trouve souvent être aux antipodes des modes de vie auxquels il était attaché. Cette situation est grandement liée aux idéologies sociales et politiques, aux guerres, aux conflits ethniques et religieux.
Répercussions sociétales
De nos jours, avec les mutations technologiques et les mélanges des musiques de plusieurs continents, il y a un véritable problème qui est celui de distinguer ce qui est propre à l’historicité globale de la musique dans son sens historico-universaliste, en prenant en compte sa rapidité d’évolution, ou bien en tant que piste de recherche, en s’intéressant à ce qui relèverait d’un patchwork historico-industriel mondial permettant l’assimilation entre un pouvoir poético-mystique et une utopie politico-sociale. Ce serait vouloir désinscrire la musique de l’histoire des arts, pour l’inclure dorénavant dans un mode de vie populiste refoulant l’élitisme, considérant la pratique et l’écoute dans un contexte propice à ce que l’on nomme aujourd’hui le développement personnel, s’inscrivant dans le domaine de l’exutoire ou de la méditation dans un contexte de consommation d’une matière libératoire d’angoisse ou de stress. En littérature, sans entrer dans le détail d’un mouvement attaché au postisme, il y eut la description d’un monde parallèle au monde réel, parfois prémonitoire, déjà à l’aulne des années 50 avec une exégèse de déconstruction du monde (Derrida/Heidegger), dont la seconde guerre mondiale, du point de vue historique, avait déjà tenté de poser les jalons préfigurés d’une dictature utopique.
John Brunner, Tous à Zanzibar, (1969) désigne par anticipation les phénomènes accrus de délinquance, de surpopulation et d’exil forcé, guidés et contrôlés par un ordinateur du nom de « Scanalyzer » …
En musique, le compositeur K. Stockhausen[5] a été un exemple de décontextualisation pour la musique, créant une utopie, en quête d’une justification ontologique de toute personne à la recherche de soi-même dans le milieu qui l’entoure, la projetant dans une cosmologie interplanétaire avec la présence d’une pseudo-science électro-acoustique au temps de la musique concrète, puis purement électronique et informatique, qui serait de nos jours menée par l’I A. Dans ce dernier cas de figure, nous nous rapprocherions de la recherche d’une certaine échappatoire qui, toutefois, procurerait à cette forme de science-fiction, un certain plaisir émotionnel. Dans un autre domaine en architecture, Charles Jencks[6] reformula pour sa part une notion de paysage dans un esprit de projection futuriste. Revenant à une analyse plus générale d’un phénomène attaché à la post-modernité, La Modernisation, et après ?[7] de Djémil Kessous soulève bien la situation de délocalisation des problématiques culturelles. Habermas avait déjà traité le sujet d’un dépassement temporel entre les « ismes » et les « post » en 1988. Dans le premier quart du xxie siècle, une ère du post-postisme semblerait de nos jours être devenue un problème de société globalisante, généralisé à l’échelle mondiale. Une autre remise en question des archétypes sociétaux avait aussi été développée par Ayn Rand dans son roman Atlas Shrugged. Celle-ci fait table rase du temple philosophique des Lumières et propose une remise en cause de la logique des choses. Pour ce faire, elle imagine un monde où les élites contribuant au bon fonctionnement de la société, lassées de n’être plus respectées par cette société, décident de ne plus penser. Cette décision fige toute action produite par l’esprit humain et vise à faire disparaître la société en entraînant une grève monumentale et un écroulement[8]. Si nous considérons d’autres transformations sociétales, la question posée par Habermas sur la post-métaphysique, ouvre une trajectoire qui s’éloigne de la morale, de la religion et des systèmes dialectiques, dont ceux avancés par Hegel. En conclusion, Il est difficile de concevoir une modélisation du perspectivisme, car dans le sens où l’entité du moi pensant serait, comme le sous-entend Nietzsche, détachée du moi comme un personnage indépendant qui par la raison créerait une hiérarchie des perceptions, ce moi s’observerait lui-même comme dans une dichotomie de l’être. Alors, comme l’exprime Emmanuel Salanskis[9] sur la pensée critique de Teichmüller[10], l’être ne nous est donné originellement, « que dans la conscience de nous-mêmes : toutes les autres formes d’être ne sont que des projections à partir du concept de notre propre existence ». Teichmüller ne définit qu’une substantialité du moi, tandis que Nietzsche défend la thèse d’une dichotomie d’un moi. Je le mentionne à nouveau, le perspectivisme est défini comme la conception selon laquelle « toute vérité est vérité depuis ou à l’intérieur d’une perspective particulière » (Oxford Dictionary of Philosophy).
[1] « Extraposé » néologisme de l’anglais extraposition pouvant supporter des ajouts d’éléments dans un ordre différent.
[2] In Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, éditions PUF, Collection Épiméthée, 1ère édition 1963, page 169.
[3] Une reconversion dans une modernité devenue difficilement contrôlable puisque liée à la consommation de produits et à la transformation perpétuelles des machines et des techniques de création ou de fabrication. D’autant que du fait des flux migratoires de populations et de la déterritorialisation des cultures de leur cheminement initial, de la fabrication incessante de produits, quels qu’ils soient, des courants de perception esthétique et les tendances socioéducatives qui en découlent dans le domaine industriel et culturel, toutes ces métamorphoses réunies ne pouvaient plus, comme le considérait Heidegger, considérer la notion de savoir de la façon d’un engrangement évolutif, mais comme appartenant à une localisation stable dans le cadre du principe de « progrès ». De ce fait la notion de modélisation universelle d’un savoir a disparu, remplacée par la reconversion savoirs multiples et délocalisés.
[4] L’Avenir de la nature humaine vers un eugénisme libéral, Jürgen Habermas, nrf, essais, Galimard, Paris, (2002).
[5] Avec Le chant des adolescents (Gesang der Jünglinge, 1956), Freitag am licht, Sirius (1977).
[6] Pour son Utopie des paysages, The Universe in the Landscape, Landforms, Frances Lincoln, Londres, 2011.
[7] Voir l’article de la revue en ligne Bellaciao https://bellaciao.org/La Modernisation et après ? de Djémil Kessous, militant et espérantiste, né en 1946, « Il n’y a pas qu’une petite poignée de « génies universels » isolés, comme le suggère Avnery, qui sont situés en dehors du cadre de l’État-nation traditionnel. Au cœur du monde libéral, en Europe occidentale, en Amérique du Nord, en Australie, et sur ses marges (comme en Israël par exemple), des dizaines de millions de personnes « délocalisées » à la suite des plus grandes migrations jamais connues dans l’histoire, déculturées d’une part sans avoir pu être acculturées par ailleurs, se retrouvent étrangères de fait à l’État qui fixe ses règles, sa logique, qui est plus ou moins directement responsable de leur déracinement. Mais cette aliénation des masses présente un aspect bien plus général, planétaire. En réalité’, le libéralisme que les postistes « historiques » ont considéré comme un aboutissement, voire un horizon indépassable, constitue la plus forte accélération de l’histoire humaine, l’expression systémique de la Modernisation. Sa plus récente expression néo-libérale représente une tentative ultime et désespérée de fuite en avant ». Avnery U. (1968), Israël whithout Zionists, citations extraites de la traduction française, Israël sans sionisme, Seuil, 1969.
[8] Copyright © Ayn Rand, 1957, première édition française (pirate) en 2009, puis officielle en 2011, avec un nouveau titre, La Grève, auprès des Éditions Les Belles Lettres, Paris.
[9] Emmanuel Salanskis : « Le perspectivisme de Nietzsche : philosophie de la réalité, méthode de travail », p. 225-24, in Philosopher en points de vue : Histoire des perspectivismes philosophiques, Quentin Landenne (dir.),. Bruxelles : Presses du l’Université, Saint-Louis, 2020.
[10]Teichmüller, G. p. 42, p. 73 et p. 131, in Die wirkliche und die scheinbare Welt. Neue Grundlegung der Metaphysik, Breslau, Verlag von Wilhelm Koebner, 1882.