Autour d'un livre...
Présentation
Guerre dans les invariants
Perspectivisme et Anthropologie Psychanalytique
L’objectif central est de comprendre comment les invariants psychiques — c’est‑à‑dire ce qui persiste dans le fonctionnement psychique humain — se transforment au contact des mutations sociales, culturelles et symboliques contemporaines. Pour cela, les auteurs proposent une articulation originale entre anthropologie psychanalytique et anthropologie critique, en plaçant au cœur de leur démarche trois dimensions essentielles : l’intersubjectivité, le corps et l’altérité.
Nous faisons nôtres ces cinq points qui parcourent l’ouvrage et structurent la pensée théorique de Jean Nadal sur l’anthropologie psychanalytique, en respectant la complexité et la richesse de sa réflexion.
- Le perspectivisme, concept hérité de Nietzsche, postule qu’il n’existe pas un point de vue unique et universel sur le psychisme humain. Toute connaissance est située : elle dépend d’un contexte historique, culturel, social et clinique.
- L’intersubjectivité, conçue comme matrice relationnelle originaire, l’intersubjectivité constitue le fondement de l’anthropologie psychanalytique. Elle inscrit la subjectivité dans un processus émergent, façonné dès la naissance au sein d’un espace partagé, où la co‑construction précoce des affects et des premières représentations rend possible l’avènement du sujet. L’autre, loin d’une simple fonction spéculaire, opère comme partenaire structurant dont l’altérité conditionne la formation du soi. Cette approche met ainsi en évidence que la subjectivité se déploie d’emblée dans un champ relationnel pluriel, ouvrant à la multiplicité des mondes internes.
- Invariants psychiques et transformations sociales, l’ouvrage adopte une approche interdisciplinaire et non dogmatique pour penser la coexistence entre les invariants psychiques et les transformations liées à des contextes sociaux, culturels et symboliques changeants. Les auteurs accordent une place centrale au monde sensible — perceptions, affects, expériences vécues — qui fonde la subjectivité. Dans un contexte où le vécu et la quête de sens prennent une importance croissante, cette attention au sensible acquiert une portée particulière. Elle ne relève pas seulement d’un choix théorique : elle engage une posture clinique et anthropologique ancrée dans la sensorialité et dans une expérience située. Le vécu devient ainsi le point de départ et le fil conducteur d’une anthropologie psychanalytique attentive à la manière dont les sujets cherchent à donner sens à leur présence au monde.
- L’extension des concepts analytiques au-delà du cadre clinique, notamment par la « psychanalyse profane », ouvre la réflexion sur la présence de l’inconscient dans la vie ordinaire et son lien entre savoir psychanalytique et faits sociaux.
- L’actualisation des modèles analytiques, actualiser les modèles analytiques implique de mettre en évidence les limites d’une lecture strictement œdipienne face aux formes contemporaines de subjectivation, tout en reconnaissant que nos sociétés occidentales, comme toute société, demeurent structurées par la nécessité d’un Totem. L’idée centrale est de replacer le maternel, entendu comme la matrice des premiers signifiants psychocorporels, au cœur du processus de subjectivation. Cela permet de montrer que la construction du sujet s’enracine dans la singularité, l’intersubjectivité et les liens. Ces premiers signifiants corporels sont des traces sensibles issues des expériences corporelles précoces ; ils structurent la vie psychique et offrent une base commune pour l’émergence du sens et du collectif. Autrement dit, ils articulent l’intime et le social. On peut penser, par exemple, à la chaleur ressentie lorsqu’un enfant est bercé : cette sensation, associée à la sécurité, devient un signifiant originel. Plus tard, à l’âge adulte, une expérience similaire — comme se blottir dans une couverture — peut réactiver cette mémoire corporelle et produire un apaisement.
Dans cette perspective, la notion de besoin d’adhésivité prend tout son sens. Elle renvoie à la recherche de proximité ou de fusion avec l’autre pour contenir l’angoisse de séparation ou une insécurité affective. Ce besoin prolonge, sur un mode psychique, les premières expériences d’enveloppement et de soutien corporel.
L’approche également défendue dans cet ouvrage repose ainsi sur une tension volontairement tenue entre deux exigences complémentaires. D’un côté, une attention fine au monde sensible — aux expériences, aux affects, aux perceptions qui façonnent la subjectivité — guide la posture des auteurs et oriente leur manière d’approcher la réalité psychique.
De l’autre, cette immersion dans le vécu ne prend tout son sens qu’à la lumière des outils conceptuels de la psychanalyse individuelle, dont les notions de pulsion, de refoulement ou de conflit inconscient offrent un cadre d’interprétation rigoureux.
Loin de s’opposer, ces deux registres se renforcent : la sensibilité qui ouvre l’accès à la singularité des expériences, tandis que la théorie psychanalytique permet d’en dégager les logiques profondes et d’en comprendre la portée collective. C’est dans cette tension féconde que se déploie l’anthropologie psychanalytique présentée ici, où l’analyse du singulier devient une voie d’accès privilégiée aux formes symboliques, aux rites et aux structures sociales.
Cette perspective permet d’aborder les mutations sociales et culturelles contemporaines, qui transforment la construction du psychisme individuel et collectif. Les travaux, entre autres, de Jean Nadal, des auteurs membres du CIPA et de Louis Moreau de Bellaing ainsi que ceux des auteurs évoqués dans l’ouvrage éclairent le passage d’une société structurée par des repères symboliques stables à un modèle plus fluide, marqué par l’immédiateté, l’individualisme et une quête persistante de sens.
Un hommage particulier est rendu à Louis Moreau de Bellaing, dont la pensée sociologique, anthropologique et psychanalytique a profondément nourri l’approche développée ici. Inspirés par ses analyses des mutations sociétales et de l’individu-sujet contextualisé, plusieurs contributions proposent une lecture renouvelée de la psyché contemporaine, éclairant des cliniques telles que les états limites, les psychoses graves, l’autisme ou les formes cliniques mineures.
L’ouvrage articule trois dimensions essentielles — subjectivité et intersubjectivité, ancrage corporel, et altérité — pour montrer comment la compréhension de l’expérience humaine gagne à croiser plusieurs perspectives. Dans ce cadre, transfert et contre‑transfert deviennent des repères centraux : ils révèlent que toute rencontre, qu’elle soit clinique ou anthropologique, est traversée par des dynamiques inconscientes où se mêlent constantes psychiques et contextes culturels.
Première partie — Le perspectivisme en mouvement : sensorialité et subjectivité en anthropologie psychanalytique
Dans ce cadre — l’asymétrie et l’intuition —éclairent la genèse de la subjectivité à partir du sensible et de l’émotionnel. Nous débutons par un texte centré sur l’intrapsychique, tout en mobilisant les apports de penseurs majeurs de l’anthropologie psychanalytique.
Un premier texte, centré sur l’intrapsychique et nourri par l’anthropologie psychanalytique, montre avec Jean‑Michel Porret que l’asymétrie adulte/infans/enfant constitue la matrice de la subjectivation. S’appuyant sur Freud, Aulagnier et Laplanche, il souligne que cette asymétrie génère les premiers signifiants psychocorporels — pictogrammes, traces archaïques, séduction généralisée et messages énigmatiques — issus de la sensorialité. Le refoulement transforme ces éléments présymboliques en matériaux psychiques transmissibles, inscrivant l’enfant dans une histoire psychique et culturelle. La dynamique transférentielle révèle alors comment cette asymétrie fonde la transmission intergénérationnelle, le contrat narcissique et l’ouverture à l’altérité.
Là où l’asymétrie fonde la subjectivation à partir de la sensorialité première, la contribution suivante déplace la réflexion vers une autre forme d’accès au sensible : l’intuition musicale.
Joseph François Kremer Marietti explore l’intuition à travers la musique, langage préverbal issu de l’inconscient. Pour lui, l’intuition permet de saisir et d’exprimer des vérités profondes, souvent inaccessibles au langage, et la musique révèle ces dimensions cachées de l’expérience humaine. Sur le plan collectif, elle harmonise les ressentis, l’« ordre orchestral » illustrant la co-construction de la subjectivité. L’auteur souligne que cette pluralité est menacée par l’homogénéisation technologique, qui appauvrit la richesse intuitive des interprétations.
Ainsi, la subjectivité résulte de l’asymétrie, fondement du refoulement et de la transmission psychique, et de l’intuition, qui ouvre à la pluralité et à la co‑construction sensible.
Le perspectivisme devient ainsi un cadre pour penser les formes présymboliques, les invariants psychiques et les transformations culturelles, avant d’aborder le rôle du corps propre.
Deuxième partie — Histoires des corps, histoires psychiques
Trois auteurs considèrent le corps comme le lieu d’ancrage du sensible et matrice de la subjectivité et de l’intersubjectivité. Leurs contributions explorent la manière dont le vécu corporel —organique, esthétique ou mnémonique — se transforme en forme psychique pour penser, mettant en lumière le tissage de la subjectivité au sein du collectif.
Albert Le Dorze propose une approche qui relie de façon étroite deux perspectives : une anthropologie organique, qui met l’accent sur la néoténie et le rôle du corps comme source de la pensée et une anthropologie psychanalytique, qui analyse les dynamiques des pulsions, la construction de la subjectivité et les processus inconscients.
Dans cette continuité entre corps et psychisme naît la pulsion d’emprise, issue des premiers échanges où l’enfant cherche à maîtriser son environnement. Cette pulsion structure les relations à la fois de l’individuel et du collectif, mais elle est aussi traversée par la destructivité : c’est là que se manifeste la pulsion de mort, en arrière‑plan de l’emprise lorsqu’elle devient violente.
Ici l’anthropologie psychanalytique analyse comment les dynamiques inconscientes, l’emprise, la séparation participent à la construction du sujet, en mettant en lumière le rôle central des tensions entre autonomie et altérité, sujet et collectif.
Marie-Laure Dimon dans l’Odyssée de l’autonomie, met en évidence la quête d’autonomie du sujet qui se construit d’abord dans la relation maternelle, où les premiers échanges transforment le corps biologique en corps sensible, puis en corps psychique fait de représentations et de traces affectives. L’autonomie apparaît ainsi comme un processus de subjectivation : elle suppose l’intégration de l’altérité, des normes sociales et de l’histoire psychocorporelle du sujet.
Le fantasme d’auto‑engendrement décrit par Piera Aulagnier illustre la tentation de se croire auteur de ses propres sensations, comme si l’on pouvait se constituer sans dépendance ni héritage. Cette illusion, amplifiée par les sociétés postmodernes, nourrit une toute‑puissance narcissique qui évacue l’ordre symbolique et le collectif ; elle consacre le règne de l’émotion et des sensations brutes, privé de toute médiation et de toute élaboration, basculant vers un registre archaïque où prévaut l’instinct.
Le personnage de Jordan Belfort dans Le Loup de Wall Street incarne cette dérive : une autonomie sans limites qui vire à l’emprise, à la destructivité et à la rupture des liens sociaux. Le film montre combien les logiques contemporaines d’excès et de domination fragilisent les processus d’autonomisation.
Serge Raymond « Dans l’un deux : sur la bilocation du corps et le précédent primordial » introduit le concept de la bilocation pour penser la coprésence du corps physique et du corps psychique. En prenant pour base le placenta comme « objet primordial », il montre comment la première perte organise l’attachement, la séparation et le rapport à l’altérité. Une absence d’intégration de ce vide originel, notamment après des traumatismes périnataux, peut mener à des pathologies où la destruction du corps s’inscrit autant dans l’individuel que dans le social et voire sur le plan juridique, illustré par le cas d’Amélie.
Troisième partie — L’altérité en question
Les trois contributions suivantes — portant sur l’autisme, le fanatisme et l’intelligence artificielle — proposent une perspective renouvelée sur la singularité subjectivée, en questionnant le rôle de l’altérité dans la construction psychique et sociale et la manière dont celle-ci permet de se dégager de l’adhésivité.
Emilie Garcia Ballester dans « La rencontre dansée : du partage sensoriel à la mise en forme corporelle, voyage aux racines de la construction du sujet humain » propose une réflexion sur la danse‑thérapie en pédopsychiatrie, envisagée comme médiation clinique relevant de l’anthropologie psychanalytique.
A partir d’une vignette clinique, l’auteure montre comment le mouvement dansé – accordages rythmiques, toucher, proprioception – favorise la communication intuitive, travaille les angoisses archaïques et restaure des étapes développementales manquantes. Les thérapeutes, en tant que médiateurs, soutiennent la constitution de l’enveloppe psychique, réduisent la fragmentation et favorisent l’émergence d’une identité distincte du maternel chez des enfants psychotiques ou autistes. Ils contribuent au développement de l’altérité et de l’autonomie.
En parallèle, l’adhésivité décrite dans la clinique de l’autisme peut être comprise comme constituant de l’humain et également comme défense contre l’angoisse. Mais à l’échelle collective, cette tendance peut se transformer en adhésion idéologique : capture de l’affect et de l’identité, l’exclusion de l’Autre, polarisation. Le texte suivant explore ce glissement : la manière dont une dynamique psychique peut devenir, dans certains contextes, un ressort de radicalisation et de fanatisme.
Dans Face au fanatisme islamiste, le besoin d’une ouverture sur la complexité, Elsa Chamboredon propose une analyse approfondie du fanatisme islamiste à travers l’anthropologie psychanalytique. L’auteur articule dimensions intrapsychiques, familiales, sociales et historiques, en s’appuyant sur la pensée de René Kaës. L’idéologie salafiste apparaît comme une structure identitaire rassurante qui exclut toute altérité interne. La psychothérapie de groupe devient alors un espace tiers où la conflictualité peut être élaborée, permettant un relâchement de l’emprise idéologique, un apaisement des angoisses et un processus de subjectivation plus libre.
L’ouvrage défend une approche clinique à la complexité, où l’altérité et l’intersubjectivité constituent des vecteurs essentiels de sortie du fanatisme, tandis que les phénomènes d’adhésivité poussent à s’accrocher à des identités fermées. Avec le numérique, cette tendance s’accentue : l’attachement aux interfaces et aux algorithmes fragmente les liens sociaux et transforme notre rapport à soi, à autrui et à l’altérité.
Gérard Delacour interroge dans « Perspective de miroir », les effets des technologies avancées (miroirs connectés, IA) sur la perception de soi et la vie intersubjective. Il met en garde contre la réduction de l’expérience humaine à des données quantifiables, la dissolution du transfert dans la clinique et l’émergence d’un « narcissisme objectivé », tout en soulignant le paradoxe d’une empathie algorithmique qui fragilise l’autonomie et l’imaginaire. Son propos invite l’anthropologie psychanalytique à penser les enjeux éthiques et cliniques de la virtualisation des liens.
Au terme de ce parcours, les invariants apparaissent moins comme des structures stables que comme des matrices vivantes, ouvertes et évolutives, traversées de forces parfois contradictoires. Penser leurs métamorphoses conduit à envisager la subjectivité et l’intersubjectivité depuis le corps propre, la sensorialité et l’altérité, dans un champ de tensions où chaque sujet invente ses propres manières d’habiter le monde.
Dans cette perspective, l’anthropologie psychanalytique offre une enveloppe conceptuelle capable d’articuler les processus inconscients — leurs persistances, leurs déplacements, leurs manifestations archaïques — avec les dynamiques culturelles et sociales qui façonnent le rapport au monde. Elle permet de revisiter les invariants à la lumière des mutations contemporaines, des critiques postcoloniales et des hybridations mises en évidence par l’anthropologie critique.
Une dimension traverse particulièrement ces analyses : la destructivité. Les matrices inconscientes, même transformées, n’effacent pas la conflictualité, l’agressivité et la violence qui innervent l’humain. La guerre — sous ses formes sociales, symboliques ou intrapsychiques — rappelle que ces forces de rupture demeurent essentielles pour comprendre les fragilités et les tensions de notre époque.
Ainsi, les invariants ne disparaissent-ils pas : ils deviennent des opérateurs d’intelligibilité pour saisir les vulnérabilités, les conflits et les recompositions actuelles de la subjectivité et de l’intersubjectivité. Penser les invariants aujourd’hui revient à reconnaître leur nature matricielle et systémique, où se nouent psychique et social, destructivité et création, archaïque et contemporain. C’est dans cet espace interdisciplinaire qu’une anthropologie psychanalytique trouve toute son utilité — et peut‑être sa nécessité — pour comprendre les manières renouvelées d’habiter un monde traversé de conflits, d’incertitudes, aux prises avec des fragmentations psychiques mais aussi des possibles.
Cet ouvrage est le fruit d’une collaboration précieuse, où chaque auteur a apporté sa recherche, sa sensibilité. Grâce à ces contributions, le projet a pris vie, tissant un dialogue entre disciplines, époques et perspectives. A travers cette diversité des regards nous invitons le lecteur à penser autrement et à explorer ensemble la complexité du sujet humain dans et avec le collectif dans le monde d’aujourd’hui.