Face au fanatisme islamiste,
le besoin d’une ouverture sur la complexité

Elsa Chamboredon

 

Introduction

On assiste souvent, dans le débat sur la radicalisation, à une polarisation des points de vue, laissant place à une pensée souvent binaire. Il n’est pas rare, y compris dans des échanges entre intellectuels, que chacun donne son opinion personnelle et non une position éclairée par le savoir, la clinique ou la recherche. Cela pose la question de la méthodologie d’accès au savoir (Bachelard, 1938) car si nous avons des a priori sur lesquels nous n’avons pas travaillé, ils guideront notre recherche et influenceront les résultats.

 

Définition du fanatisme islamiste dans le chapitre consacré

Il est important de précisément circonscrire le sujet pour éviter deux écueils : d’une part, le risque relativiste selon lequel tout se vaudrait : les fanatiques d’aujourd’hui étant alors une autre version des Résistants d’hier ; et d’autre part, le risque discriminatoire qui confondrait les croyants et les fanatiques. Pour sortir de ces impasses, je retiens deux critères relevés par Gérald Bronner (2016, p.162) : les individus tiennent à leurs idées de manière inconditionnelle et celles-ci impliquent « une impossibilité de certains hommes à vivre avec d’autres ».

Dans mon travail, le fanatisme islamiste est conçu comme l’investissement intense d’une idéologie suprémaciste, c’est-à-dire selon le Larousse, une idéologie qui postule la supériorité d’un groupe humain sur les autres et légitime ainsi ses aspirations hégémoniques. Le fanatisme islamiste étudié ici inclut donc le fanatisme violent (c’est-à-dire qui envisage le passage à l’acte terroriste) et non violent (c’est-à-dire le positionnement idéologique sans projet terroriste à court terme) car l’accent est mis davantage sur l’adhésion idéologique que sur ses conséquences comportementales.

Ce chapitre déploie une réflexion sur l’idéologie, à travers une conception psychanalytique adossée à la théorie de René Kaës. Loin d’être réduite à un ensemble d’idées abstraites distinct de l’individu, comme le terme est souvent utilisé dans le langage commun, ici, l’idéologie est au contraire conçue comme une formation à l’interface de la réalité psychique et de la réalité externe. Selon Kaës (2012b, 2016), l’idéologie est une formation construite collectivement qui vient soutenir le fonctionnement psychique en rendant des services à l’individu. Ainsi, le présent travail concerne la reprise que le sujet fait de l’idéologie qu’il rencontre dans le monde externe ; il est question du maillage qui se noue entre le fonctionnement psychique individuel, familial, et ce que propose l’idéologie. C’est la résonnance entre l’idéologie et le vécu de l’individu qui est analysé. C’est dans cette perspective que l’on peut considérer que la radicalisation est un problème à la fois intime et politique.

 

L’anthropologie psychanalytique comme boussole

Il m’apparaît que l’analyse intrapsychique seule échoue à approcher la complexité du phénomène. Pour autant, les théories qui prennent en compte le social et le politique ont souvent le défaut de plaquer leur vision des problématiques sociales et politiques sur l’individu en évacuant sa subjectivité et son mouvement propre. L’anthropologie psychanalytique offre une troisième voie qui me semble beaucoup plus porteuse car elle permet de faire jouer l’intrapsychique et les enjeux du monde qui nous entoure, en travaillant sur les points de nouages. Car les facteurs exogènes comme la culture, le régime politique, la religion, par exemple, représentent des facteurs notables dans la construction psychique.

Toutefois, entre les niveaux de l’intime et du social/politique, l’écart est grand. Pour éviter de plaquer des réalités sociales/politiques sur un individu, il me paraît précieux de travailler sur un niveau intermédiaire, celui du groupe. Dans le présent travail, le groupe étudié est la famille, cette dernière étant le groupe le plus important dans la construction de l’individu : la réalité sociale est transmise à l’individu d’abord par le prisme de la famille. La famille agit comme un filtre qui retient une part de cette réalité extérieure, en donne une part, et la transforme selon sa propre manière d’appréhender la réalité. Cela participe à façonner la construction psychique des enfants.

Le présent chapitre présente plusieurs dispositifs de travail dans la clinique de la radicalisation : la psychothérapie individuelle, la thérapie familiale, ainsi qu’un groupe mené par une équipe pluridisciplinaire.

 

Conclusion

Une des difficultés majeures dans la clinique de la radicalisation réside dans le risque de rigidification de son propre fonctionnement en face d’un individu à la pensée sclérosée par son adhésion idéologique. L’anthropologie psychanalytique s’avère utile pour éviter la confrontation idéologique, tout autant qu’une neutralité classique qui n’apparaît pas comme la meilleure méthode thérapeutique. Il m’apparaît ainsi précieux de s’abreuver soi-même et de faire appel à la culture, à l’histoire, à la philosophie ou la géopolitique, comme antidote face à la simplification réductrice de la réalité. Il s’agit alors de redonner de l’épaisseur à une pensée qui s’assèche, de viser un espace en trois dimensions plutôt qu’un collage.

Un autre enjeu majeur de la clinique du fanatisme islamiste concerne le manque de tiercéïté. Le collage empêche de penser librement, mais ce mouvement de décollage peut être vécu comme un arrachement, synonyme également de renoncement à la sensation d’être totalement compris, tenu, contenu et cela nécessite donc des ressources psychiques notables que la thérapie (à travers différents dispositifs) s’emploie à développer.

 

Bibliographie

Bachelard, G. (1938). Les obstacles épistémologiques. La formation de l’esprit scientifique. Vrin, 1999

Kaës, R. (2012b). Tyrannie de l’idée, de l’idéal, de l’idole. La position idéologique. Dans A. Ciccone (dir.), Psychanalyse du lien tyrannique. Dunod

Kaës, R. (2016). L’Idéologie : L’idéal, l’idée, l’idole. Paris : Dunod. https://doi-org.ezproxy.u-paris.fr/10.3917/dunod.kaese.2016.01