Autour d'un livre...
La rencontre dansée :
du partage sensoriel à la mise en forme corporelle,
voyage aux racines de la construction du sujet humain
Ce chapitre explore l’hypothèque que la danse thérapie permettrait la relance du processus de subjectivation, tant en ce qui concerne la construction psychique que l’inscription symbolique dans le collectif. Ce travail s’appuie sur la pratique clinique de la danse-thérapie en petit groupe, auprès d’enfants qui n’ont pas pu bénéficier de l’établissement de liens précoces de qualité. Rappelons en effet que les jeux d’accordages qui se déploient au sein des interactions précoces permettent l’intégration des sensorialités et constituent ainsi la base nécessaire au développement psychomoteur, à l’accès à l’intersubjectivité et au processus de subjectivation.
L’articulation théorico-clinique de ce texte s’appuie à la fois sur le corpus psychanalytique et sur l’analyse du mouvement développée par Rudolf Laban et poursuivie par Irmgaard Bartenieff et Judith Kestenberg.
La danse : médiation thérapeutique, culturelle et anthropologique
La danse est un objet culturel qui laisse la part belle à la corporéité. Rudolf Laban étudie le mouvement humain et conçoit le corps comme le support du mouvement dansé, recherche esthétique autant qu’expression de soi, qui naît dans la relation à l’environnement. Les motivations à se mettre en mouvement sont en effet sous-tendues par la vie expressive et par la capacité d’adaptation aux stimuli internes et externes.
Dans un dispositif thérapeutique, les objets culturels que sont la danse et la musique constituent de véritables objets d’arrière-plan, tant pour les patients que pour les thérapeutes qui s’appuient sur leur propre pratique de la danse et la transmission qu’ils ont reçue. Les médiations artistiques amènent les thérapeutes à poser un regard esthétique sur les enfants, à oublier pour un temps leurs symptômes, à percevoir et se laisser toucher par leurs potentialités créatives. Cela créé un imaginaire en partage, en écho à des références culturelles. La présence des thérapeutes est habitée psychiquement et corporellement par leurs propres expériences et pratiques artistiques introjectées. Cette dimension culturelle, sociale et collective forte place ainsi les thérapeutes dans le rôle de “porte-parole” représentant le monde, tel que le conçoit Piera Aulagnier.
La rencontre dansée
La danse met les corps en relation, et remplit une fonction sociale en créant du collectif. On peut dire qu’elle est une forme de communication intuitive, et parfois tout à fait involontaire, qui relève du dialogue tonico-émotionnel et de l’accordage affectif. La danse thérapie donne une place centrale aux accordages qui sont le mode de relation privilégiée, permettant la rencontre à un niveau corporel et sensori-moteur. Le thérapeute se met au contact des sensations et émotions des patients et du groupe.
Ce niveau d’échanges correspond à ce qu’Ophélia Avron a conceptualisé sous les termes d’“effets de présence” et de “pulsion d’inter-liaison rythmique”. Ces notions illustrent avec une grande finesse ce qui se joue dans la rencontre dansée, et ce qui fonde le collectif. Cette théorisation est d’ailleurs proche de “l’émotionnalité primitive” décrite par Geneviève Haag, qui est “la composante adhésive normale des enveloppes groupales”. La danse mobiliserait l’identification adhésive normale, dans les moments de partage émotionnel mais aussi dans l’apprentissage chorégraphique du danseur.
Le danse thérapeute s’appuie sur ses modalités d’identification adhésive normales pour entrer en contact avec les patients, et l’étape du “rebond vers le soi” permet le travail de différenciation dans des jeux d’accordage et de désaccordages constants.
La danse nous plonge dans ce que Laban appelle le “flux du mouvement”, au plus près des échanges émotionnels rythmiques, fruits de la pulsion d’inter-liaison décrite par Ophélia Avron. La danse thérapie permet ainsi de se focaliser sur ces niveaux d’échange qui sont fondamentaux pour la construction du sujet et du groupe. Les liens se tissent au niveau d’un partage des sensorialités dans la coexistence et l’être ensemble. Ces niveaux d’échanges sont au fondement du sentiment de l’appartenance au collectif.
La danse et le sensible
SI nous parlons de partage des sensorialités, c’est parce que dans le flux du mouvement, tous les sens sont engagés. La dimension expressive et esthétique de la danse serait alors le fruit d’un travail d’articulation et de figuration des sensorialités, mettant le danseur et le spectateur en contact avec la part du soi la plus archaïque. La danse réactive les premières inscriptions des traces sensorielles et les figure à travers la mise en corps de “signifiants formels”. Ce concept élaboré par Anzieu peut être mis en regard avec la notion de Flux de Forme de l’approche labanienne du mouvement, qui désigne les variations et les changements du volume du corps au niveau de la zone centrale, en réaction à des sensations agréables ou désagréables.
Au sein d’un dispositif de danse thérapie, la réactivation des traces sensorielles permet le dépôt des angoisses archaïques et des expériences primitives non symbolisées qui s’expriment sous la forme de “signifiants formels”, comme le conçoivent René Roussillon et Anne Brun à propos des dispositifs de médiation thérapeutiques, en s’appuyant sur les travaux de Didier Anzieu.
la mise en forme du corps
Nous développons dans ce texte l’hypothèse que la danse thérapie permettrait la relance des processus de symbolisation primaire par la transformation des signifiants formels. La danse en écho des thérapeutes permet une transformation des signifiants formels par la mise en forme corporelle, les accordages à l’œuvre au sein du groupe soutiennent ce processus de transformation dans les Flux de forme. Les angoisses peu à peu prennent forme corporellement, elles ne sont plus seulement éprouvées mais se racontent et se mettent en scène dans le passage d’une forme à une autre dans le mouvement. La danse serait le fruit du travail de transformation et de mise en liaison des signifiants formels de manière à aboutir à ce degré de mise en sens des éprouvés archaïques, qui permet un travail d’intégration corporelle par ce processus de symbolisation primaire ouvrant la voie à la secondarisation.
Les identifications intracorporelles, qui sous-tendent la construction psychocorporelle et constituent le fond de soi, sont particulièrement convoquées dans le mouvement dansé.
La technique de danse dite “exercices Fondamentaux”, mise en place par Irmgaard Bartenieff, est un travail très fin sur les connexions entre les différentes parties du corps. Ces connexions entrent en écho avec les identifications intracorporelles décrites par Geneviève Haag, qui fondent l’image du corps et permettent l’introjection des premiers contenants psychiques. Il nous semble que ces identifications intracorporelles sont susceptibles d’être reprises et affinées à tout âge de la vie à travers différentes pratiques corporelles, en particulier la danse, de par sa dimension relationnelle et expressive. La danse utilisée comme médiation dans un cadre thérapeutique permettrait ainsi la relance du processus du subjectivation à partir de la reprise des identifications intracorporelles et de leur déploiement dans le transfert.
La danse est vitale, au sens où elle nous met en contact avec la part de notre moi la plus archaïque : la sensorialité qui est au fondement de notre construction psychique.
Le travail thérapeutique en médiation danse se focalise sur la pulsion d’inter-liaison et les échanges rythmiques relationnels. La rencontre dansée advient dans des accordages et des modulations de flux qui mettent en jeu adhésivité et différenciation. Ainsi, la danse thérapie permet grâce à la focalisation sur les effets de présence, de restaurer une qualité matricielle d’échange, base sur laquelle pourront se tisser du collectif et s’étayer la construction psychique. Elle permet de mettre les contenus fantasmatiques en sourdine pour se recentrer sur les contenants psychiques, dans un travail de tissage des enveloppes.
La dynamique du mouvement engage la sensorialité, réactive des traces de vécus archaïques qu’elle communique et met en forme corporellement dans un jeu de transformation de la matière corporelle à travers des accordages transférentiels, relançant le processus d’associativité formelle. L’apparition de formes et de qualités de mouvement variées qui circulent au sein du groupe et se déploient dans l’espace, va de pair avec la relance de la construction du moi corporel et du processus de subjectivation.
Les liens entre danse et psychanalyse nous redonnent à penser comment l’être humain se construit à la fois corporellement, psychiquement et socialement. La dimension culturelle de la médiation danse donne toute sa place à l’émotion esthétique et ouvre à la réinscription dans le tissu communautaire de sujets qui se trouvent en marge de la société parfois dès leur plus jeune âge, du fait de leur histoire et de leurs troubles. Nous touchons là aux racines de ce qui fonde l’humain et son rapport au monde.