À PROPOS D’INTÉRIEUR NUIT

Nicolas Demorand

Les Arènes, Mars 2025

Recension : Albert Le Dorze

La prise en compte du noème « psychose » nous confronte à une réalité que nous ne voudrions pas voir, à savoir la maladie mentale. Nous préférons la noyer dans le gloubi-boulga des dénominations comme troubles psychiques, troubles mentaux, handicap mental, psychique, troubles de la robustesse de ladite santé mentale, troubles neurodéveloppementaux.

Certains analystes évoquent un noyau psychotique, une problématique psychotique à l’œuvre chez toutes et tous. Dans la même lignée réflexive que les termes « choix de la névrose » il y aurait un « choix de la psychose ». Tout mais pas de maladie mentale. Ça fait peur, ce serait réducteur, ça pathologise, ce serait la porte ouverte :

  • à la biologisation : « Préface à la quatrième édition des Trois essais sur la théorie sexuelle: il ne suffit pas d’admettre les parties purement psychologiques de la psychanalyse pour être freudien. Pas même d’admettre l’inconscient, le refoulement, la formation symptomatique ; toutes espèces « admises et prises en considération, même par nos adversaires ». Il faut encore admettre la biologie de la vie sexuelle. Les stades psychosexuels (quitte à souligner « psycho ») ne sont pas que des façons impropres de parler de la dialectique intersubjective : ils en sont les supports concrets, les organisateurs ; sa livre de chair et sa charge vécue. […] La pulsion signifie le sujet comme désir sexuel (ça)[1]. » « Il y a certainement plus de vérité dans l’hypothèse de Freud sur le « mur biologique » que dans celle qui tient le corps en général et le cerveau en particulier « comme un paquet de coton » sans importance pour la pathologie mentale[2]. »
  • à la chimiatrisation de l’Etre humain détruisant sa haute définition identitaire purement culturelle, voire spirituelle.

D’ailleurs, comment partager la douleur morale de la folie, espérer pouvoir s’identifier au fou ? Si vous vivez à côté d’un Centre Médico-Psychologique vous croisez des personnes étranges, souvent dépenaillées, dépourvues, étiquetées schizophrènes.

Pourtant quelques esprits, d’une autre contrée, se pâment devant le romantisme, la valeur poétique de la folie, de l’hallucination, du rêve, des champs magnétiques, de l’automatisme psychique, de la sortie de la raison. Le fou devenu chaman, artiste en tout cas, créateur : Verlaine, Van Gogh, Victor Hugo et même Churchill. Malade mental : clochard de la pensée ; noyau psychotique : cela peut donner, sur un simple coup de dés, un génie.

Adressons-nous directement aux Maîtres : Henry Ey, Jacques Lacan… Ey dans un compte-rendu de la thèse de Lacan « De la psychose paranoïaque dans les rapports avec la personnalité » (1932) paru dans l’Encéphale en novembre 1932 : « Mais là où notre accord apparaît avec le plus d’évidence – il nous sera permis de le souligner – c’est dans la critique faite de la notion de constitution, entendue comme complexion héréditaire et organique [ce qui signerait la continuité animal-homme]. De ce qu’un phénomène, un symptôme, un délire vient de la personnalité, on n’a pas le droit d’en inférer qu’il vient de la constitution […] le « contenu » d’une psychose que l’on a trop appris à mépriser et à négliger apparaît comme ce qu’il y a de plus réel[3]. »

Du coup la psychiatrie est-elle une science de l’homme ou une science de la nature ? « La psychiatrie est accusée de ne voir que l’hétérogénéité (totale dans son modèle mécanique) [mais pour certains c’est la vie entière qui est mécanique] de la maladie mentale et de ne pas discerner l’homogénéité, la continuité ou la conformité qui la lie à la condition humaine en général[4]. » Mais affirmer que la « maladie mentale » est un mythe, c’est énoncer qu’elle n’a pas de réalité pour être d’une essence surnaturelle, imaginaire, poétique et morale. « C’est bien parce que la nature de l’homme contient de la folie que l’on a pu trop facilement penser que la forme psychopathologique de la folie que constitue la maladie mentale ne pouvait être expliquée que comme elle est comprise, c’est-à-dire réduite à un potentiel commun[5]. » Or, il y a loin de la compréhension à l’explication. La folie incluse dans la personnalité est débordée par la maladie mentale. Ey rajoute : « La réalité clinique des maladies mentales ne peut donc être validée que par la perception de ce que retranche à l’organisation normative de la vie de relation, le « processus morbide« [6] ». Comme me le confiait un ami lacanien pur et convaincu : « L’important c’est la structure. Mais l’embêtant, c’est la psychopathologie. » L’épine dans le pied, c’est le mot pathologie. Expérience professionnelle : un homme public, de mes amis, traverse une sévère crise dépressive. Je lui conseille, son lieu de travail est parisien, de consulter le Dr. D, psychiatre-analyste réputé, qui l’écoute à bon escient. Persistance de la douleur morale, je l’adresse au Dr F. qui, aussi, l’écoute mais en y rajoutant du Laroxyl et autres. Je revois cet homme public quelques mois plus tard, en forme, semble-t‑il. « Le Dr F. m’a pris pour un malade et il m’a soigné comme tel. » La désorganisation du corps biologique signe la pathologie. Le cerveau est un organe. Il nous faut, comme le dit Freud, assumer les conséquences de l’existence du cerveau et donc de sa désorganisation, du fait psychopathologique de la maladie mentale. Le cerveau avec ses quatre-vingt-cinq milliards de neurones établissant chacun entre mille et dix mille connexions permet la pensée, une adaptation vitale plus ou moins harmonieuse. Ne pas oublier, comme le disait François Jacob, que l’Evolution c’est mettre un moteur atomique sur une charrette à bras, ne pas s’étonner qu’il y ait des accidents. Pas de point oméga à l’horizon, pas de téléonomie. La finalité ne peut exister qu’au niveau du désir de survivance humaine. Ce que la matière, pour certains la nature, ignore. Pour s’adapter, pour vivre, l’animal humain, le sujet humain, à la suite de mutations génétiques hasardeuses, pense et parle. Ce qui le différencie des autres animaux qui volent ou vivent sous l’eau. Il se représente le monde, le modifie ; il se prolonge par la technique, par la science, le savoir. Mais il naît dans un état de détresse absolue, sa fragilité persiste la vie durant. Il souffre, il se doit de se défendre, de conquérir. Il oublie facilement son ontologie hasardeuse, il préfère se pavaner, narcisse, en pseudo-maître du monde, se croyant tout-puissant. Comme nous l’ont appris Freud et Winnicott, il peut facilement délirer, sortir du sillon. Nous nous trompons, nous ne pouvons que nous mentir à nous-mêmes. La maladie mentale signe le dérèglement du cerveau, cette partie du corps qui nous autorise à créer, qui est propre à Homo sapiens. Il y a des ratés inévitables dans notre machine à penser les pensées. La maladie mentale, les psychoses, sont les envers de nos normes qui invitent, elles-mêmes, à de nouvelles normativités existentielles. Raphaël Gaillard : « Si la folie est le prix à payer de ce qui fait collectivement de nous des êtres humains, alors c’est au cœur de l’humanité qu’il faut placer celles et ceux qui souffrent de ces maladies, puisqu’ils témoignent de ce que nous sommes.[7] »

Coup de tonnerre dans un ciel pourtant pas si serein, que la publication, en 2025, d’Intérieur nuit, le livre de Nicolas Demorand, animateur de la matinale de France-Inter, ancien directeur de Libération, qui n’hésite pas à affirmer à la radio, à la télé, à la une du Point, photo à l’appui : « Je suis un malade mental. » Un vrai.

Nuit de la dépression sans ciel bleuté mais aussi la nuit du nuisible. Livre qui suinte la souffrance, cri de colère contre l’incompétence d’un monde psy qui, à défaut d’un diagnostic et de traitements efficaces, laisse errer l’humain bipolaire entre douleur morale insupportable et une joie tellement excessive qu’elle annonce la rechute rapide dans l’enfer d’une tristesse angoissée sans limites. Et ça se répète, ça se répète… L’idée térébrante du suicide rôde.

Enfin, un jour, un traitement, le lithium, soulage la bipolarité (autrefois psychose maniaco-dépressive). Nous sommes dans la médecine, à l’hôpital Sainte-Anne, dans la co-construction de vrais projets thérapeutiques ; il y a même des trucs comportementalistes pour vous aider dans les pauvres actes de la vie domestique. Rien à voir avec le charlatanisme proposé par la thalassothérapie, les prescriptions forcenées d’antidépresseurs, pourtant inefficaces, de psychiatres ne possédant pas « l’épaisseur minimale de la vie[8] » ou par des analystes voyants ou tireuses de cartes. À l’exception de François Roustang, jésuite-analyste défroqué, devenu gourou de l’hypnose et d’une guérison de la dépression obtenue en une seule séance : « Mon Dieu, dites une seule parole et je serai guéri ! » Mais ça n’a pas marché pour Demorand. Roustang a néanmoins posé une question magistrale : « Quand as-tu été heureux ? »

La maladie mentale vous marque au fer rouge de la honte sociale mais c’est aussi un trouble de l’identité et pourtant, faudrait pas « faire de sa maladie la définition de soi », faudrait pas se résumer à cela. Demorand a réussi à ne pas se résumer à cela, mais… mais : « Je suis bipolaire et j’assume de le dire ainsi. Ma bipolarité me définit pleinement, elle me colle à la peau, elle absorbe mon énergie (pour une phase d’euphorie neuf dépressions), elle obscurcit ma vue et ma vie. Elle constitue mon identité pour la raison élémentaire qu’elle est, aussi, un trouble de l’identité[9]. » La passion amoureuse, sexuelle, est une maladie, c’est bien connu, hypomanie certaine… Il en va autrement de l’amour qu’offre Demorand, magnifique pari optimiste, en guise de conclusion : « Je cède à tout ce qu’offre une rencontre, dans sa puissance créatrice, de l’exploration des corps à celle de tous les mondes possibles. Grâce à elle, je comprends que ma solitude n’est pas un destin, qu’aimer n’est pas toujours un comportement à risque[10]. » Comprendre ? Autant que possible. Expliquer ? C’est superflu. L’essentiel ? Ne pas mourir.

 

[1] Chazaud Jacques. « Contre Lacan » Psychanalyse et créativité culturelle. Toulouse : Editions Privat ; 1972, p. 114-115.

[2] Ey Henri. Défense et illustration de la psychiatrie. Paris : Masson ; 1978, p. 20.

[3] Ey Henri. « La thèse de Jacques Lacan sur la paranoïa par H. Ey ». Leçons du mercredi sur les délires chroniques et les psychoses paranoïaques. Perpignan : CREHEY ; 2010, p. 371.

[4] Ey Henri. « La maladie mentale est un mythe. » Défense et illustration de la psychiatrie. Paris : Masson ; 1978, p. 21.

[5] Ey Henri. Défense et illustration de la psychiatrie. Ibid. p. 4.

[6] Ey Henri. Ibid. p. 63.

[7] Gaillard Raphaël : « La puissance et la fragilité de l’être humain. » Le Point, 27/03/2025 ; p. 66.

[8] Demorand Nicolas. Ibid. p. 48.

[9] Demorand Nicolas. Ibid. p. 21.

[10] Demorand Nicolas. Ibid. p. 96-97.