Sur la bilocation des corps

Serge G. Raymond

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément »
Nicolas Boileau (1636-1711)

 

Merci, monsieur Boileau, et en « un temps limité » nous suggèrera Jean Nadal. Alors, tentons le pari et escomptons votre compréhension, sinon votre patience. Je vous ferais grâce de la découverte de la mort chez Gilgamesh, la sachant connue (Botéro1992), aussi de l’inachèvement de l’homme chez G. Lapassade (1963) succédant à la prématuration à la naissance chez J. Lacan (1933) pour dire, seulement de notre humain, qu’il a cette singularité de pouvoir s’inventer lui même, hors de toute programmation, et ce, pour combler ce qui lui manque.(Jacquart, A. 1984).

Dans cette perspective du manque primordial, je voudrais parler de la cohabitation des corps, de deux corps en un seul, de ce second corps qui n’est pas le charnel que nous connaissons, mais cet autre corps qui produit des effets sur ce premier corps en des relations extrêmement complexes, sorte de mise en perspective du corps charnel avec ce qui est appelé le corps psychique ou, pour le dire autrement, cette charge qui est la sienne d’animer l’inanimé. On restera prudent sur les liens de causalité entre organo genèse et psycho genèse à l’origine de nombreux et animés débats au sortir de la guerre 1939-1945, à Bonneval notamment chez H Ey) On en a pourtant pas fini avec cette dualité qui, pour moi devrait se traduire dans un effort de compatibilité. La perspective phénoménologique d’un E. Minkowski (1997) ou d’un G. Lanteri-Laura (1963) devrait nous y aider. Perspective phénoménologique , comme étape vers cette anthropologie qui est le sujet de cet après midi. Et c’est sur ce terrain que je voudrais nous dire deux mots d’une actualité qui devrait soutenir cette idée de cohabitation des corps, actualité qui entretiendra un lien avec les évènements de vie de notre petite Amélie.

Je vais vous parler de cette dame, victime de viols, et de son ouvrage « Et la joie de vivre » qui sonne comme un défi et fait de la femme victime, une authentique résistante. Victime de la violence de cinquante et un hommes, de surcroît auteurs

d’actes orchestrés par son mari. Je ne parlerais pas de trahison psychique, elle même sera discrète sur ce sujet. Justice rendue, peines prononcées, notre autrice saura restée réservée tout en observant à l’égard des violences subies une prudente discrétion. Sans être satisfaite, cette personne a retrouvé sa dignité et sait nous dire ses projets de vie, en somme, ses espérances. Cet ouvrage, pour l’expert que je fus me laisse perplexe. Plein d’espoir, aussi de naïveté, il laisse de côté ce corps piétiné, ce corps charnel dont elle fut dépossédée pendant de nombreuses années. Ce corps, déchet pour ses violeurs, ce corps inanimé qui aura ou devra se manifester à un moment ou à un autre et viendra reprendre vie au décours de la trajectoire de cette résistante. C’est en cela que je parle de deuxième corps : d’un corps psychique mis en danger par l’attaque du corps charnel comment le réhabiliter, lui restituer ce qui lui a été volé ? N’est-ce pas là le travail de ce second corps ? Elle avait, nous dit-elle, des raisons de l’aimer, et lui, qu’elles étaient ses raisons de la haïr et à qui pouvait-il bien s’adresser en produisant de telles violences ? Il était roué, elle était naïve.

 

Ces événements de vie violés, volés, soulèvent, de mon point de vue des interrogations nombreuses :

  1. les violeurs sont-ils des êtres humains comme les autres ?
  2. les bourreaux sont-ils des humains comme les autres ?
  3. les dominants sont-ils des humains comme les autres ?

Ces trois interrogations qui sont celles, aussi, des déportés des camps, des internés et des résistants ont ceci de commun qu’elles sont d’authentiques attaques des corps, de leurs destructions, d’une prédation qui met en perspective les liens des victimes avec leurs bourreaux, ceux qui vont les détruire. Or, dans cette affaire brièvement esquissée, que fait-on du corps de la victime ? Fût-il seulement un déchet, une poubelle, et ne risque t-il pas de se réveiller pour exiger son dû ?. Qu’est-ce que le psychologue freudien peut bien en dire ? Ce sera Amélie qui apportera sa réponse en mettant en perspective à mon avis, le corporel avec l’incorporel.

L’histoire d’Amelie est tout à fait singulière en cela qu’elle s’organise autours de l’oubli du père, ou de sa forclusion, autours aussi du meurtre de la mère et de ses complicités, autours enfin de la cohabitation de deux corps, celui de la femme, et de son incorporel, et enfin du meurtre de. la maternité. Vous l’avez compris, et c’est mon souhait, les tenues de cour d’assises ne sont guère préparées à ce type de discours, mais il est des présidents qui savent se montrer attentifs à ce qui est inattendu, et je m’en félicite.

Amélie est prévenue du meurtre de trois nouveau-nés (de trois filicides). Elle est trois fois meurtrière et il revient à l’expert de déposer devant la cour, de parler de ses constatations du contenu de son expertise, de son examen dit psychologique, à bien distinguer de cette autre, psychiatrique qui n’est pas vraiment dans sa mission.

Voilà ! Amélie est une jeune femme victime de sa volonté d’être une maman. Ce souhait est partagé par son époux, lequel s’efforce de lui en offrir les moyens matériels. Il va lui construire, pierre par pierre, pour leur couple et les enfants à venir, une bien jolie maison, un habitat sur mesure conforme à leur projet commun. Ce fut leur ambition, mais la vie, l’inconnaissable, avait aussi son mot à dire et une fonction à remplir. et cet imprévu s’y consacra. C’est la sauvagerie des actes de la jeune mère, ou celle des situations qui vint faire basculer la vie de ce jeune couple plein de projets. Ça commence comme ça. La première naissance est une fille dont on découvrira qu’elle est porteuse d’un « bec de lièvre » Et qui fera de cette maman une mère sauvage. Dans ce que je vais tenter d’exprimer c’est de montrer comment la première perte, ou la désillusion, organisée, l’attachement comme la séparation et le rapport à l’autre, celui de l’altérité qui devient une absence d’intégration de ce vide originel, particulièrement après des traumatismes périnataux pouvant conduire à des pathologies dans lesquelles s’inscrit la destruction du corps autant dans la dimension individuelle que dans celle du social et, pour ce qui me concerne dans le juridique celui de la loi et de ses limites. Amélie est-elle une mère solitaire et sauvage ? Je m’efforcerais de répondre à cette question que je suis seul à me poser, et devant la cour d’assises de O., en dix points :

  • Amélie est tout juste âgée de 6 ans lorsqu’elle perd sa mère dans un accident de voiture. Les circonstances de ce décès lui sont, pense t-elle, dissimulées . Elle en prendra connaissance incidemment par de vieilles coupures de journaux. Au temps de cette découverte, elle se demandera pourquoi on a bien pu lui cacher ces événement ? Elle gardera ses interrogation pour elle.
  • Au temps de cette disparition de la maman, elle se verra placée, avec sa sœur, chez les grands parents maternels car le père a du mal à faire face à la situation. Les choses se prolongeant, là encore Amélie se demande pourquoi ces placements. Elle gardera ses interrogations pour elle.
  • Le père se remarie, et les choses se compliquent. Les tensions sont nombreuses avec la nouvelle venue. Amélie a le sentiment que son père se laisse manipuler par cette belle mère et se demande si elle se conduit mal, si elle est une mauvaise fille pour que père et belle mère se conduisent avec dureté à son égard. Comme c’est devenue la règle, elle restera seule avec ses questions, sans pleurs ni plaintes.
  • Survient alors l’inattendu, le cancer de la face du père, cette atteinte vient à point pour accroître la culpabilité de la jeune femme. Ce cancer est accueilli comme une horreur chez Amélie. Elle restera sur cette interrogation obsédante de savoir la part de ses conduites dans cette dernière découverte. Une nouvelle fois ses questions resterons en suspens.
  • La naissance d’un petit demi-frère vient confirmer son sentiment d’être rejetée, de n’être pas aimée, ce qui vient encore majorer sa culpabilité. Quant à son vécu de rejet du nouveau né, et de sa maman à lui. Elle s’interroge : « suis-je donc si mauvaise pour ne pas aimer l’enfant de mon père » les années vont s’écouler et ses questions sans réponse vont se voir enveloppées du voile de l’oubli. Il s’agit simplement de voile. On retiendra cette spirale ascensionnelle du déni, de cette impensable à dire, de cet impossibilité à franchir les portes du silence.
  • Amélie rencontre l’amour, à tout le moins un jeune homme dévoué qui semble l’apaiser. Tous deux forment un couple tranquille ou chacun est attentif à l’autre. Tout devrait trouver un équilibre en dépit de ces silences discrètement présents.
  • Le jeune couple s’installe dans cette belle maison, construite par les mains du jeune mari. Et la survient le premier drame : la naissance d’une enfant pourvue d’un « bec de lièvre » une malformation qui vient réveiller les démons du silence qui paraissaient endormis. Le cancer de la face du père fait alliance avec cette malformation. Amelie ressent ces épreuves comme une punition. Amélie se sent seule, démunie malgré l’attention que lui porte son époux. Au comble de cette tristesse, elle réalise une tentative de suicide (possiblement des difficultés du post partum) et se retrouve en réanimation. Le médecin du service, peu intéressé par la psy mais sensible à la fragilité de sa jeune patiente lui conseillera de venir le voir en cas de moments de détresse. Le suivi n’aura pas de suite et Amélie restera aux prises avec ce qui la ronge.
  • Elle va reprendre les choses en mains. Le couple va décider de s’orienter vers la chirurgie esthétique, jusqu’a vendre la maison et connaître d’importantes difficultés budgétaires. Elle ne cache pas sa fille. Elle l’exhibe : « je voulais qu’on la voit…! Je n’étais plus moi même ». Viendra alors une longue période d’accalmie marquée de trois grossesses successives. Trois grossesses frappées de déni, non seulement chez Amelie, mais aussi de son entourage, y compris chez le mari.
  • Survient alors le drame qu’on pourrait appeler le dénouement. Amelie fait face à chacune de ses grossesses. Pour la première, elle accouche seule et étrangle le nouveau né avec son cordon ombilical. Elle le dépose dans une boîte à chaussure, et l’abandonne sur un tas de bois situé à proximité. La seconde grossesse connaît le même destin que la première : boîte à chaussures et tas de bois. Et c’est seulement à la troisième que le mari découvre son épouse aux prises avec le dernier né. Il fera le nécessaire auprès des autorités et des médecins… on connaît la suite. Amelie sera médicalement prise en charge, puis placée en détention, là ou nous la rencontrerons aux fins d’examens psychologique.
  • Ma question devant la cour, et avec l’agrément bienveillant du président pour la longueur de mon propos, fut de me demander si ce triple filicide était possiblement le fait d’une mère sauvage, et si ces actes pouvaient correspondre aux meurtres de la maternité ? Sauvage se disant de ce qui jamais ne s’apprivoise, ce qui se dégage de tout langage et qui reste en dehors. Un non symbolisable relevant de l’imprévisible et de l’inattendu. C’est là ou il est dit que toute mère est sauvage en tant qu’elle fait serment inconsciemment de garder en elle son enfant, de conserver, inaltéré le lien qui à son enfant dans cet espace matriciel auquel elle même, petite fille, fut livrée. Cet éclairage, pour si dérangeant qu’il soit aborde cette question de la mère sauvage et dévorante, et surtout « le meurtre de la mère ». Une mère qui peut être tout autant autrice que victime. Il y a là quelque chose que nous renvoie Amélie. Car ce qui fait le lien entre mère et fille, c’est cet « Objet », celui de la psychanalyse, cet absent innommable qui circule entre les générations. Il est l’inconnaissable que tous nous connaissons qu’on appelle parfois le petit rien, ce vide qui est « un rapiècement pour donner forme à de nouveaux corps » (Shmatës comme signifiant énigmatique). N’est-ce pas là la mission du psychanalyste de s’efforcer de franchir cette impossibilité de rendre compte de ce qui les paralysent. tout en le pressentant. Dans cette perspective d’une Amelie à la fois victime et meurtrière se profile une forme de. sacrifice, aussi d’auto destruction qui paraît s’enraciner dans un présent d’hier venant envahir le présent d’aujourd’hui. Sommes nous vraiment éloigné de ce projet de Jean Nadal et Marie Laure Dimon de considérer l’intersubjectivité comme pilier de l’anthropologie psychanalytique désignant un processus psychique qui émerge et se construit dans cet espace partagé entre les sujets. Ceci est particulièrement repérable dans les tenues des cours d’assises et leurs arrêts qui savent faire la part de ces subjectivités aux couleurs de la phénoménologie et qui nous parle du rapport au corps à la fois de l’autrice du livre « Et la joie de vivre » et de notre Amelie, victime et meurtrière. La. peine prononcée sera à la mesure de nos arguments, pondérée à 6 années de détention, avec une remise au deux tiers de la peine. Amelie saura nous dire qu’enfin, elle ose parler avec son époux.

Voilà ! Et si je devais résumer cette présentation et vous demander d’en retenir les principaux éléments je voudrais m’essayer à cette gymnastique. Cet homme, paisible père de famille, à donné le corps de son épouse en partage à cinquante et une personnes de toutes âges et de conditions. En miroir, la victime a su poser cet acte tout à fait singulier tout autant qu’inattendu de donner son époux avec ses collatéraux, en partage à l’opinion publique. Passer du statut de victime à celui de résistante n’est pas une mince affaire. Que valent ici, en ces affaires, les humains de sexe masculin ? Madame a su protéger, ou défendre, son corps charnel.

Qu’est-ce qui fait le lien avec la jeune maman Amelie, à la fois victime des événements de son histoire, et meurtrière de ses trois nouveau-nés ? Ce qui fait lien est, à mon avis, l’attaque des corps charnels. L’une est violentée et violée du dehors, totalement piétinée par le fait de son mari; l’autre, au vécu victime de cette conspiration « des oreilles bouchées fut à la fois victime par le fait d’elle même et meurtrière de la même façon. Peut-on mettre en perspective ces deux actes, pour autant qu’ils valent de l’être ? À qui donc ces actes étaient-ils ils adressés ? Peut-on parler d’actes, ou de victimes sur représentation ? N’y avaient-ils pas de la mère dans tout ça et de matricide ébauché.

 

BIBLIOGRAPHIE.

André, j et Chabert, c. 2004. L’oubli du père. Paris. PUF, Petite bibliothèque de psychanalyse. 2° édition 2014.

Association Psychanalytique de France (APF). 2019. « Meurtre de la mère ». In présent de la psychanalyse. Revue 01.Paris PUF.

Botéro, J. 1992. L’épopée de Gilgames, le grand homme qui ne voulait pas mourir. Paris. NRF Gallimard. Collection L’aube des peuples.

Lantéri-Laura, G. 1963. La psychiatrie phénoménologique. Paris. PUF. Bibliothèque de psychiatrie.

Minkowski, e. 1948. « Phénoménologie et analyse existentielle en psychopathologie » in Evolution psychiatrique (L’) n° 11. Pp : 137-185.

  1. Au delà du rationalisme morbide. Paris. L’harmattan. Collection psychanalyse et civilisations.

Pelicot, G. 2026. Et la joie de vivre. Paris. Flammarion.