De Freud à Hesnard, Merleau-Ponty, Aulagnier et Lacan

Jean Nadal,
membre fondateur du CIPA

 

A partir du Préambule de l’ouvrage collectif du Collège. International de Psychanalyse et d’Anthropologie, Guerre dans les invariants, nous envisageons, dans le cadre du destin de l’anthropologie de la psychiatrie et de la psychanalyse, de présenter et faire connaître ou redécouvrir la personnalité qui est à l’origine de l’introduction de la psychanalyse en France et de l’anthropologie psychanalytique : Angelo Hesnard (1886/1969).

Ces travaux croisent l’implantation des découvertes freudiennes et se poursuivent dans un dialogue avec Merleau-Ponty avec qui il s’était lié d’amitié et avait préfacé en 1960 son ouvrage L’œuvre de Freud et son importance pour le monde moderne. Nous suivons ainsi, brièvement le fil rouge des liens Hesnard/Lacan concernant leurs positionnements théoriques vis-à-vis de la clinique psychanalytique et de l’anthropologie psychanalytique.

Grâce à son frère germaniste qui lui fait connaître Freud, la curiosité d’esprit et la grande liberté de penser d’Hesnard, le conduisent à s’intéresser à cette nouvelle théorie encore inconnue en France et, tout en conservant un esprit critique, reste très ouvert aux découvertes scientifiques, la philosophie.

Ainsi a-t-il été conduit à devenir un des pionniers de la diffusion et des traductions de Freud en France, s’associant à Laforgue et d’autres traducteurs autour de Marie Bonaparte (son Essai sur la psychanalyse 1923 et Les rêves et leur interprétation 1925). Il participe largement aux travaux concernant la clinique psychanalytique mais aussi, d’une manière logique à l’anthropologie psychanalytique.

 

1. Pour Freud, la psychanalyse est une anthropologie

C’est dans cette perspective que sera fondé en 1985 le Collège International de Psychanalyse et d’Anthropologie.

L’épistémologie psychanalytique se situe entre l’intrapsychique et l’intersubjectif, renouvelant les modèles scientifiques dans leur utilisation métaphorique intégrant le virtuel, les espaces de la mythologie, de la création littéraire, artistique, de la philosophie telle ici, le point de vue phénoménologique.

Hesnard et Merleau-Ponty abordent le champ anthropologique, la problématique œdipienne et, concomitamment, la question de l’autre en tant que être-au–monde (Heidegger) considérant lintentionnalité comme consubstantielle au désir (Husserl, et Jaspers). Cette notion de l’être-au-monde n’est pas éloignée de la conception de L’Originaire chez P. Aulagnier dans la rencontre bouche/sein trouvent des points de convergence dans leur exploration de la relation fondamentale entre le sujet, son environnement et la pré existence de l’autre.

Cette voie commune suivie par Hesnard[1] et Lacan est passée sous silence la plupart du temps.

Dès son Introduction à la psychanalyse, Freud donne le ton : il ne la limite pas à être « une méthode thérapeutique », mais la considère comme coextensive d’une science de l’universalité du psychisme, une anthropologie au sens le plus large. Dans sa Question de l’analyse profane il prévoit son ouverture à l’enfant, au couple, à la famille et aux organisations sociales.

La métapsychologie propose un point de vue sur les fondements du psychisme, les mouvements pulsionnels et l’hallucination du désir. Elle influence la culture, l’art, les sociétés et les organisations et institutions humaines. Conceptions reprises dans Totem et Tabou où dans chaque clan, le totem est à la fois protecteur et interdit. La culpabilité inscrite dans la fiction de la horde primitive, du meurtre du père tout-puissant et fonde l’interdit de l’inceste.

Hesnard, pionnier de la psychanalyse et de l’anthropologie psychanalytique en France par l’ouverture d’esprit dont il fit preuve vis-à-vis du désir «d’aérer » la psychiatrie neurobiologique[2]grâce à l’apport de la philosophie. La conception phénoménologique de « l’être-au-monde » – ne se substituant pas, précisons-le encore, à la théorie freudienne de l’inconscient, mais développant ainsi, un perspectivisme anthropologique.

Lacan partage dans un premier temps ce cadre théorique pour, ultérieurement, en optant pour le structuralisme, critiquer abusivement Hesnard qu’il accusera de « biologiser la psychanalyse et de le donner en exemple, dans ses séminaires, comme une dérive de la psychanalyse française dite médicalisante et adaptative.

Dans la foulée, il récuse aussi l’anthropologie psychanalytique. Son ralliement au structuralisme via Lévi-Strauss – qui refusera son allégeance par une fin de non-recevoir – la théorie lacanienne se développe hors des conceptions freudiennes, en empruntant les voies du structuralisme, puis des mathématiques et de la topologie, rejetant la conception d’une anthropologie psychanalytique, mais qui sera reprise dans le champ lacanien par Assoun et Zafiropoulos.

Dans la continuité de Freud, Hesnard mettait l’accent dans la conduite de la cure, (1959/60 à 1963) sur le rêve, cette « voie royale » inscrite dans un continuum de la pensée onirique, toujours envisagée dans le transfert en tant « qu’hallucination du désir », – ce « rêver pour l’autre » – et dans la confrontation à l’irréductibilité de la fracture du refoulement. Aussi envisageait-il – dans la lignée freudienne du continuum onirique afin d’éclairer le conflit psychique – le travail du rêve, son interprétation comme modèle paradigmatique de la cure par la parole et son travail. Il s’agit de ce travail du rêve et de sa mise en mots, (l’interprétation, le passage du latent au manifeste) dans la conception et la conduite de la cure, à partir du processus transférentiel et contre-transférentiel, éclairant les liens inconscients entre la subjectivité/l’intersubjectivité : le langage, la mise en sens. Ouvert parallèlement au « travail de la culture », les langues, les rites et les mythes, aussi trouvait-il un vif intérêt aux recherches de Róheim sur l’œdipe.

 

2. De Hesnard à l’anti-perspectivisme lacanien

Cette voie commune suivie par A. Hesnard et J. Lacan est passée soit sous silence, soit déformée la plupart du temps, ne peut faire l’économie du rôle joué par Merleau-Ponty pour approcher la subjectivité du névrosé et du psychotique. Tous deux tentent d’articuler, à cette époque, approche phénoménologique et causalité freudienne. Chez Lacan l’abord phénoménologique de « l’être-au monde » a été un point de passage vers une théorie structurale du sujet qui n’échappe pas d’ailleurs à la position d’Hesnard considérant, comme Merleau-Ponty, dès sa Phénoménologie de la perception que « le symptôme exprime une manière d’être-au-monde (à l’instar de l’hystérique) dans ses fondements inconscients engageant le corps et la sensorialité. Hesnard, malgré les critiques de Lacan à son égard, ne manquera pas de le défendre lors de son exclusion de l’Association Psychanalytique Internationale (IPA) et de publier, à titre posthume, un ouvrage préfacé par Mucchielli : De Freud à Lacan, où il souligne leurs points de rencontre et de désaccord. Mais Hesnard ne suit pas Lacan dans sa radicalité. Il met l’accent sur l’archaïque, la sensorialité, c’est-à-dire restaurant la question du corps considéré, alors comme le lieu originaire du sens, point de vue de Descola, les schèmes relationnels varient entre les cultures, modèle local et contextuel s’opposent au structuralisme. Viveiros de Castro considère que le point de vue est dans le corps. Derrida qui, avec sa Déconstruction diffère suffisamment de la doctrine lacanienne pour qui le langage n’est pas une expression du sujet. Il est sa structure, un effet du signifiant. Dans cette perspective doctrinale, la suite de l’évolution est connue. Lacan utilise le fameux « Retour à Freud » comme la reprise d’une « marque », d’une « enseigne » détournée, pour aboutir à une sacralisation d’une doctrine bien close, une Doxa intouchable, accompagnée d’excommunication. Dans la foulée le langage mathématique vient au pouvoir et mathématise même le désir. Le Nom-du-père sera détrôné par le Sinthome, puis grâce à des tours d’équilibriste et de fildefériste, peut « reprendre du service ». Une philosophie pessimiste – le désir est métonymique, toujours déplacé… vers Thanatos – ! Mais la critique majeure de Green, outre l’impérialisme des séances courtes et écourtées, relève de la nature de la relation instaurée, critiquant le structuralisme pour son approche « déshumanisante », réduisant le sujet à un système symbolique qui fait fi de l’affect et de la subjectivité, il considère que la théorie du Nom-du-Père n’offre pas de réponse satisfaisante aux problèmes narcissiques et des états limites. Par ailleurs sur le plan anthropologique il partage les pensées de Róheim, Devereux et de Bion vis-à-vis de laquelle Bastide précise que « la psychanalyse de la culture n’équivalait nullement à une réduction du social au psychique », mais demandait de dégager « les lois de transformation qui ont permis à la structure psychique de se reproduire dans la structure socioculturelle ».

 

[1] Apport de la phénoménologie à la psychiatrie contemporaine. Congrès de psychiatrie, 1959. Masson Éditeur.

[2] Opus déjà cité, et mon Hommage à Hesnard, in, Ils ont révolutionnaire peinture. 2002.