Du chaos, que faisons-nous ?

Christine Gioja Brunerie

 

Ce qui m’a le plus frappée dans ce livre c’est la mise en valeur d’une lutte créative contre le chaos contemporaine, la pulsion de mort, l’entropie, dans des domaines très variés, car comme vous l’avez vu les auteurs viennent pour certains d’entre eux d’horizons très différents.

Dans l’antiquité, Le chaos décrit par Ovide dans ses Métamorphoses figurait le commencement des temps, contenant de la puissance des éléments primitifs, terre, eau, air, feu, faisant à la fois masse et s’opposant les uns aux autres. L’organisation de ces éléments sous l’égide d’un principe séparateur a permis leur métamorphose : ainsi sont-ils devenus le ciel, l’air, la terre et les eaux porteurs et créateurs de vie.

Nous avons aujourd’hui le sentiment d’être pris dans un chaos au sein duquel l’ordonnancement du monde que nous avons connu est bouleversé, fragmenté, et nos invariants en déroute… et la sortie du chaos, c’est-à-dire reprendre pied sur terre, ce que nous pourrions espérer, semble également compromise. La terre, notre vieille Gaïa, n’offre plus les mêmes garanties, sa pérennité étant elle-même remise en question.

Ce que mettent en relief les auteurs c’est que tous ces bouleversements fragilisent nos invariants anthropologiques, ce que nous avons toujours connu, notre déjà-là et, produisant ainsi de l’impensé, ils font émerger des figures individuelles et collectives de destructivité, destructivité comprise alors comme le produit d’un désaccord profond entre le sujet et son environnement. Nous sommes renvoyés à ce que nous portons de plus informe en nous, à un espace originaire encore sans mots, animé de sensations les plus primitives.

Ce que nous permet l’anthropologie psychanalytique sur laquelle s’adossent nos recherche, ainsi que le souligne Marie-Laure Dimon, et j’aime beaucoup cette idée-là tant elle est porteuse de vie, c’est de penser que « les invariants deviennent alors des opérateurs d’intelligibilité pour saisir les vulnérabilités, les conflits et les recompositions actuelles de la subjectivité et de l’intersubjectivité ».

Idée qui me fait penser au moment très précis où à un concert, les musiciens accordent leurs instruments dans une dissonance cacophonique – chaosphonique ? – jusqu’à ce que la baguette du chef d’orchestre, véritable principe séparateur et organisateur, vienne mettre de l’harmonie entre les instruments en rendant à chacun sa place.

Reconnaître le chaos et la destructivité qu’il entraîne, non pour les refuser mais les penser, œuvrer leurs transformations possibles, leurs métamorphoses… Ainsi comme nous l’ont fait entendre nos collègues ici présents, la créativité, l’art, la symbolisation, la médiation corporelle et groupale, peuvent-elles contenir la violence pulsionnelle et ses impensés et permettre aux processus de reconstruction de se mettre en place tant aux niveaux individuel que collectif.

J’en terminerai avec cette association d’idées, métaphorique, reliée à l’Eglise de Royan qui culmine à soixante mètres de hauteur, construite sur les ruines d’une église paléochrétienne bombardée en 1945 par les alliés. Reconstruite un peu rapidement dans l’élan vital qui peut suivre la destruction, mais avec des matériaux imparfaits nécessitant un entretien constant, elle se présente alors comme une figuration du travail psychique et culturel à accomplir contre vents et marées sans céder à l’entropie qui nous guette inlassablement.