Autour d'un livre...
L’odyssée de l’autonomie
Du fantasme d’auto engendrement au corps psychique
Dans L’Odyssée de l’autonomie, j’ai voulu montrer que l’autonomie n’est pas un état, mais un processus vivant, un récit en devenir. Je la pense comme une construction narrative, en résonance avec le « Je historien et relationnel » de Piera Aulagnier. Pour moi, devenir sujet, c’est apprendre à faire histoire avec sa mémoire, ses expériences, et cette matrice relationnelle originaire — pictographique, psychocorporelle et socioculturelle — où s’enracine déjà le désir d’être l’auteur de sa propre trajectoire.
L’hybridation d’une anthropologie psychanalytique m’a offert le cadre théorique nécessaire pour articuler ces dimensions. En m’appuyant sur la pensée freudienne, j’explore les tensions entre pulsions individuelles et exigences sociales, qui révèlent l’interaction du psychique et du culturel. Les mythes fondateurs — la horde primitive, le héros solitaire, le roman familial — me permettent de montrer comment le sujet se construit toujours dans un entrelacs de forces individuelles et collectives.
Aujourd’hui, le mythe moderne de l’autonomie valorise la responsabilité individuelle, la quête d’authenticité et l’auto‑réalisation. Si la force qui en découle ne saurait être niée, il convient toutefois de souligner qu’elle comporte aussi un risque : celui de promouvoir une image idéalisée du moi, s’imaginant tout‑puissant et autosuffisant, au détriment du rôle fondamental de l’altérité.
Les courants critiques — féministes, décoloniaux, queers, déconstructivistes — viennent précisément déstabiliser ces illusions. En redistribuant les places, en questionnant les héritages, en réactivant des dimensions archaïques à transformer, ils ouvrent la voie à une reconfiguration des rapports sociaux. Apparaît l’émergence d’un monde plus rhizomique, au sens de Deleuze et Guattari : un monde de multiplicité, d’interconnexions, sans hiérarchie fixe, où peuvent se déployer des subjectivités plus fluides et plus égalitaires.
Mais l’autonomie ne se construit pas sans ancrage corporel, un corps sensible (Piera Aulagnier) médiatisé par les soins mère-enfant, filtre les sensations brutes et fonde le corps psychique. Elle doit également composer avec le « déjà‑là » — les structures, les habitus, les héritages dont parlent Heidegger et Bourdieu — ainsi qu’avec ce que Grotstein nomme l’« objet d’arrière‑plan », ce support interne et externe qui soutient la constitution du soi.
Le film, Le Loup de Wall Street, illustre ce que devient l’autonomie lorsqu’elle se coupe de toute médiation symbolique. Jordan Belfort incarne une forme d’auto‑affirmation débridée, nourrie par la performance, la transgression et l’illusion d’une toute‑puissance sans limites fondée sur l’émotionnel et la sensation. La société capitaliste américaine des années 1980‑1990, telle que la montre Scorsese, a pu encourager cette dérive. L’absence de médiation symbolique chez Belfort l’empêche de transformer ses pulsions en un récit intégré, partageable. L’affrontement final avec la loi révèle l’impasse d’une autonomie qui se voudrait auto‑engendrée.
Au fond, ce que je soutiens, c’est qu’aucune autonomie véritable ne peut exister sans médiation, sans inscription dans les liens, sans reconnaissance de l’Autre. L’autonomie n’est pas la négation de la dépendance, mais la manière dont nous la transformons dès la naissance de la vie psychique. Elle naît dans l’épaisseur des relations, dans la capacité à faire œuvre de ce que nous héritons, à le réinventer pour devenir auteur — non pas contre le monde, mais avec lui.