Perspective de miroir

Gérard Delacour

 

Dans Perspective de miroir, je propose plusieurs points de vue : comme philosophe, comme anthropologue, comme psychologue clinicien. A partir d’une publicité qui s’annonce en symptôme politico-social où on voit Marie, une femme qui utilise le miroir connecté à l’AI[1] de Withings™ (Las Vegas 2025) pour accéder à ses données personnelles de santé commentées, poids, tension et fréquence cardiaques, qualité du sommeil, analyse de la peau, etc… mais aussi l’intégration de l’interprétation de ses rêves, ma contribution est née d’une réflexion sur la force injonctive des systèmes néolibéraux, notamment sur notre santé. Nous ne sommes pas seulement confrontés à une mutation technique, mais à une offensive contre la subjectivité elle-même. Ce miroir connecté n’est pas un gadget : c’est un opérateur idéologique. Il promet au Sujet “la” vérité sur sa santé physique et mentale, sans opacité, sans tiers. Or, du point de vue psychanalytique, c’est précisément cela qui est destructeur : un Sujet sans tiers, sans altérité, sans écart, est un Sujet auquel on retire les conditions mêmes de l’inconscient, du transfert, et finalement de toute intersubjectivation. La relation triangulaire est remplacée par un faux trépied : le moi, son reflet, et le système qui le valide. Autrement dit, la fusion remplace la médiation. Une rationalisation morbide de l’être humain tend à le dévitaliser de son essence subjective en la recréant virtuellement pour l’objectiver, ce qui est une question commune à l’anthropologie.

La thèse est donc beaucoup plus radicale qu’une critique des outils numériques. Ce qui est en train de disparaître, c’est l’intersubjectivité elle-même qui n’est pas seulement au princeps de l’anthropologie psychanalytique mais de tout anthropo-socius. Le philosophe Jean Baudrillard l’avait prédit au début du siècle : la subjectivité serait historicisée comme une anomalie archaïque, comme la maladie infantile de l’objectivité. L’intersubjectivité est devenue la maladie infantile du miroir connecté. Autrement dit : tout ce qui résiste à la transparence du codage doit être dépassé, neutralisé, éliminé ou normalisé. Les discours et les articles de loi dominateurs qui accompagnent ces mises au pas sont ce que le docteur Frantz Fanon désignait déjà comme “martelage idéologique nécessaire au contrôle des populations”. Car le Sujet opaque est devenu insupportable aux pouvoirs en place, le Sujet divisé est obsolète, le Sujet désirant est un défaut de système car, comme l’analyse Baudrillard, ce Sujet happé par la norme dite objective ne désire plus, il est désormais désiré par l’Objet qui lui dit : “achètes-moi, possèdes-moi !”, selon les processus mondiaux spectaculaires-marchands de la politique hyperlibérale à l’œuvre.

J’ai souhaité démontrer que l’attaque contre la singularité subjective de l’être humain et contre l’inconscient, n’a rien de neutre. Elle est à la fois scientifique, économique et politique. Elle épouse le projet du techno-capitalisme et du transhumanisme : remplacer le sens par le traitement, l’expérience par la donnée, l’histoire par le profil, la rencontre par l’interface. Là où Freud ouvrait une anthropologie du sujet habité par le refoulement, le rêve, le symptôme et le lien à l’Autre, l’idéologie contemporaine voudrait imposer un humain sans reste, sans négatif, sans énigme, intégralement convertible en information négociable et négociée.

Ma contribution à notre ouvrage collectif est double. D’une part, réaffirmer que la psychanalyse freudienne est bien une anthropologie même si elle n’est pas que cela. D’autre part, proposer, en rappelant mon concept d’insension (2010[2], 2017[3]) de nommer ce qui dans la pensée saisit le sens sans empans de temps et ne se laisse pas réduire à une suite de déductions algorithmiques. Il y a dans la psyché une dynamique qui échappe au Temps comme mesure d’une durée et donc au calcul déductif. Et sans aucunement s’opposer à ce qu’il est intéressant et utile de confier aux sciences cybernétiques, il faut résolument nous opposer à la prétention neuroscientifique et technologique de tout formaliser, car il existe une limite décisive : il y a dans le sujet humain une production de sens qui ne se calcule pas.

Dès lors, défendre aujourd’hui le point de vue freudien de la psychanalyse comme anthropologie, ce n’est pas protéger une vieille tradition menacée ; c’est résister pour affirmer l’anthropologie critique du présent comme discipline robuste pour penser ce que détruit la montée des neurosciences réductionnistes et les technologies de virtualisation du Sujet singulier au profit de sa standardisation technico-marchandisée. La question posée est donc bien politique : voulons-nous encore d’un Sujet traversé par l’inconscient, par l’altérité et par le sensible, ou acceptons-nous qu’il soit remplacé par notre émigration progressive et rapide dans un monde du double objectivé, de la solution d’un miroir parfait, du bonheur promis par un ordre social qui prétend éradiquer le manque et la liberté d’exister comme étranger ? A soi-même et aux autres ?

 

@Gérard Delacour, navire Saint-Nicolas, mars 2026.

[1] Je souhaite prendre date ici à propos d’une erreur de traduction entre AI en anglais et IA en français qui entraîne de graves glissements de compréhension. En effet « Intelligence » en anglo-américain signifie information (contenu analytique à base de raisonnement logique sur des données) et non intelligence au sens français de capacité à la fois de déduire (analyser, raisonner) et d’induire (synthétiser, imaginer, créer, inventer). J’emploie donc volontairement le sigle AI et non plus IA qui « n’existe pas » comme l’écrit Luc Julia (2019) :

https://www.youtube.com/watch?v=yuDBSbng_8o. Ce spécialiste de l’AI, inventeur entre autres de SIRI (Apple), apporte des précisions fondamentales dans son livre de 2025 : “IA génératives, pas créatrices”.

[2] Delacour, G. (2010). Apprendre comme Inventer, pour introduire le concept d’insension. Thèse de doctorat en Sciences de l’Éducation. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00545764v1

[3] Delacour, G. (2017). Le Savoir n’est pas la Connaissance. Manuel pour concevoir une formation.  https://www.octares.com/formation/224-le-savoir-nest-pas-la-connaissance-manuel-pour-concevoir-une-formation.html