Recension : Marie-Laure Dimon, ancienne présidente du CIPA

À QUOI BON EN RIRE QUAND ON PEUT EN PLEURER
En chemin vers Tipasa avec Freud, Nietzsche, Camus et Derrida

Jean nadal

Dans le prolongement de ses précédentes publications – Des doctrines et des hommes et « Le destin anthropologique de la psychiatrie et de la psychanalyse » – Jean Nadal (psychanalyste, peintre et cofondateur du CIPA) affirme que l’anthropologie psychanalytique n’est pas une simple approche parmi d’autres : elle oriente profondément le regard porté sur l’humain en concevant la condition du sujet à partir de ses affects premiers, ici le rire et le pleur.

L’ouvrage se déroule en cinq mouvements qui ne forment pas des parties indépendantes, mais des trajets de pensée où se rencontrent psychanalyse, philosophie et littérature. Cette dynamique illustre pleinement l’ambition de l’anthropologie psychanalytique : comprendre l’humain à travers l’entrelacement de ses affects, de ses contenus psychiques, de ses représentations présymboliques et symboliques, ainsi que de ses récits.

Loin d’être de simples réactions émotionnelles, « le rire et le pleur » deviennent chez Nadal des révélateurs essentiels du lien à autrui et à la culture : ils font apparaître la dynamique par laquelle le sujet s’inscrit dans le monde et s’y transforme. Rire et pleurer ne s’opposent pas automatiquement ; ce sont des modalités de réponse à des situations existentielles. Le renversement rire là où l’on attendrait des larmes, ou inversement met au jour une organisation psychique profonde : un geste symbolique par lequel le sujet traite le manque, la perte ou l’angoisse. Ce révélateur signale un déplacement dans la manière d’habiter l’émotion : il permet d’identifier la part de créativité, de résistance ou de dissimulation à l’œuvre, et ouvre l’accès aux processus de symbolisation qui traversent l’expression affective. C’est à partir de cette fonction révélatrice que s’élabore notre analyse : loin d’être des contraires, rire et pleurer sont des voies privilégiées pour comprendre la construction subjective et les cadres culturels qui la façonnent.

L’auteur situe sa réflexion au point de confluence entre clinique, littérature et réflexion théorique sur les affects. À partir d’observations cliniques et d’analyses textuelles, il interroge la fonction du rire et du pleur dans la constitution du sujet contemporain, proposant une lecture fine des modalités par lesquelles l’émotion se déploie, se masque ou se transforme en acte de langage.

Le projet de Jean Nadal – situer le rire dans une anthropologie psychanalytique – part d’un renversement de l’adage populaire, non pas « il vaut mieux en rire que d’en pleurer », mais « à quoi bon en rire quand on peut en pleurer ». Ce renversement, loin d’être une simple pirouette, devient pour lui un outil conceptuel : le rire et le pleur ne sont pas des réactions opposées mais deux modalités d’un même rapport au tragique humain.

Le livre s’inscrit dans une tradition psychanalytique renouvelée – mêlant Freud, Winnicott, Bion, Piera Aulagnier et certaines approches postmodernes – et prend pour matrice l’anthropologie psychanalytique. Nadal revendique en même temps une sensibilité littéraire et poétique, portée par un rythme associatif qui confère à l’écriture une dimension performative. Pour lui, l’humain est d’abord un être de culture ; la tonalité poétique du texte enrichit la démonstration en lui donnant une épaisseur stylistique. L’alliance du style et de l’argumentation constitue l’un des principaux atouts du livre.

Nadal explore la complexité des émotions humaines à travers le rire et le pleur, en soulignant leur rôle dans l’élaboration du sens et dans la mise en forme de la vulnérabilité. Il met en lumière ce « fil ténu où se nouent pulsion, affect et sens, joie et détresse, ouverture et vulnérabilité », et montre que ces affects ne sont pas simplement opposés, mais participent à l’élaboration du sujet et à son rapport à la culture. L’analyse fait ainsi du rire et du pleur des voies privilégiées pour aborder la condition humaine, oscillant entre joie et souffrance, tout en ouvrant une réflexion sur l’expression et la symbolisation des émotions.

Dans le premier mouvement, Métapsychologie et culture, Nadal confronte trois grandes lectures du rire. Pour Freud, le rire relève d’un gain d’énergie psychique, d’une décharge, d’un allègement. Le tragique n’est pas nié : il est traité économiquement, comme une tension à résoudre. Le rire devient alors un mécanisme de transformation de l’affect. Chez Nietzsche, le tragique n’est pas à dépasser mais à affirmer. Le rire nietzschéen est un rire dionysiaque, un excès vital qui embrasse la souffrance au lieu de la contourner. L’auteur met en perspective cette différence de projet philosophique : Freud cherche à réduire la tension, Nietzsche à la porter à son point d’incandescence. Est-ce « la signature du surhomme, celui qui sait rire de Dieu, du sens et de la morale » ? Selon Derrida, le rire apparaît comme jeu du langage, comme espacement, comme différance. Nadal s’appuie sur cette perspective pour montrer que le rire n’est pas seulement un phénomène psychique, mais aussi un événement d’écriture, une manière de déplacer le sens et de choisir. Camus explore ainsi la manière de résister à « l’absurde », en avançant une éthique de la lucidité.

Cependant, si l’on considère le tragique comme une condition humaine, Nadal insiste sur le fait que le rire le dévoile autant qu’il le dépasse.

Dans le deuxième mouvement, De l’économie pulsionnelle à la mise en mots, Nadal montre que le rire et le pleur engagent une dynamique psychique essentielle : l’affect devient une voie d’accès privilégiée à l’intelligibilité du sujet, au‑delà d’un simple perspectivisme, mais demeure insuffisant à lui seul pour penser ses ancrages symboliques. L’auteur y met également en évidence les limites du relativisme lorsqu’il s’agit d’aborder les fondations symboliques et affectives du sujet – en particulier la figure paternelle, pensée à travers le complexe d’Œdipe comme instance structurante du désir, de la loi et du sens.

Dans cette perspective, il ne juxtapose pas Freud, Nietzsche et Camus : il met leurs pensées en tension pour montrer que l’effritement des grands repères symboliques et la disparition – réelle ou symbolique – de la fonction paternelle rendent les affects premiers, le rire et le pleur, d’autant plus décisifs pour comprendre la condition humaine.

Pour Nadal, l’absurde camusien n’est pas une simple référence littéraire : il constitue une clé heuristique qui met en lumière la fracture entre la demande de sens du sujet et le silence du monde.

Dans le troisième mouvement, Le pleur et le rire ; la plainte de l’hystérique dans l’écriture du rêve, Nadal montre qu’à travers des écritures pluriculturelles, notamment chinoises, langue et métaphore structurent la pensée : perdre une langue, ce n’est pas seulement perdre un code, c’est effacer une manière singulière de penser et de dire. La métaphore joue une fonction paradigmatique : elle organise à la fois les affects et les symboles, tout en fondant les modes communs de figuration. La disparition de ces ressources appauvrit les repères symboliques du sujet et rend plus difficile l’émergence d’une parole propre. Reprenant Freud sur l’aphasie, l’auteur souligne que certaines atteintes du langage affectent jusqu’à la sonorité de la parole, compromettant le travail analytique qui relie dire, voix et affect. Il prolonge ainsi l’hypothèse freudienne d’un vestige du prélangage : chez l’hystérique, cette empreinte première se manifeste dans le symptôme – voix, pleurs, rires – lorsque les mots font défaut. L’affect cherche alors d’autres voies de circulation : corps, voix, rythme, écriture.

L’anthropologie psychanalytique fonctionne ici comme une véritable matrice : elle relie le singulier et le collectif par la médiation de la pensée, du langage et des métaphores. Elle fonde aussi la tonalité – ce point de jonction fécond entre psychanalyse et littérature où s’élabore l’affect. La force de l’argument tient à la continuité qu’il restitue entre inscription individuelle et inscription culturelle. Sa limite éventuelle serait de donner, par moments, l’impression d’une généralisation normative – réserve que Jean Nadal atténue lui‑même par son attention aux cas cliniques et aux variations culturelles, qui préservent l’espace de l’imaginaire et de la créativité.

Dans le quatrième mouvement, Langage du corps et hystérie, Jean Nadal déplace l’étude de l’hystérie comme symptôme visible vers une économie souterraine des affects : rêve, négatif et hallucinatoire. Les affects apparaissent comme des traces corporelles – spasmes du sanglot, rires incontrôlables, manifestations nocturnes – qui butent sur la représentation et restent parfois inaccessibles au langage. La séance analytique devient un écran onirique où se déposent des fragments sensoriels et affectifs. Le rêve y tient lieu de scène limite, voisine du délire : il permet à l’hystérique de mobiliser l’excès d’affect par des images, des voix, des gestes qui dépassent le langage courant. Nadal rapproche cette lecture du travail freudien sur le rêve tout en l’articulant aux concepts contemporains de l’hallucinatoire et du négatif, notamment chez André Green et Piera Aulagnier : la psyché tente ainsi de représenter ce qui menace de rester informe. Par le rêve et l’hallucinatoire, l’auteur reconstruit l’hystérie comme lieu archaïque d’affects préverbaux où se nouent violence, autoconservation et lutte entre Éros et Thanatos, offrant une lecture clinique qui dépasse la seule grille œdipienne. Par ce détour, il impose la nécessité d’invoquer une polarité première – violence / autoconservation – et d’y inscrire la problématique freudienne du combat entre Éros et Thanatos : la pulsion de mort se noue ici aux pleurs, à la rage narcissique et au travail silencieux de l’emprise qui marque les éprouvés archaïques. Nadal conclut enfin en examinant le rire comme affect dérobé – soupape ou masque des pleurs impossibles – et, par la lecture de scènes littéraires, notamment Meursault, « incapable de pleurer », montre comment rire et empêchement du pleur renvoient à une organisation psychique singulière qui relie clinique et littérature. Par cette continuité entre clinique et scènes littéraires, Nadal montre que la mise en scène du rire et de l’empêchement de pleurer éclaire la structure profonde de l’hystérie et confirme la nécessité d’une attention soutenue aux traces préverbales.

Dans le cinquième mouvement, Le perspectivisme du rire et du pleur, Nadal prépare la conclusion de l’ouvrage en revenant à ce qu’il identifie comme l’axe central de l’expressivité affective. Le cri, premier acte vocal du nouveau‑né, y apparaît comme une matrice ambivalente, à la fois détresse et appel. Le rire en constitue l’élaboration seconde : une métamorphose du cri en langage, du pur affect en symbolisation.

Dans cette perspective, rire et pleurer ne sont plus des réponses opposées mais deux modalités de transformation d’un même noyau pulsionnel, deux manières pour le sujet de se situer dans le monde et d’en soutenir la charge tragique.

Dans cette perspective, l’analyse du rire et du pleur ne se limite pas à une typologie des affects : elle engage une réflexion sur les modalités par lesquelles le sujet se constitue dans et par l’émotion. On voit alors se rejouer, en filigrane, une controverse entre Zarathoustra et Sisyphe : d’un côté, la figure nietzschéenne qui cherche à transvaluer le monde ; de l’autre, le héros camusien qui assume l’absurde et persévère dans l’acte. « Un sourire au cœur de l’absurde ou encore peut-on imaginer Sisyphe heureux à travailler ? »

Mais ce débat est déplacé : le rire n’est pas seulement une réponse au tragique, il est un geste créateur, un acte par lequel le sujet engendre le monde, rejoignant en cela la puissance inaugurale des mythes où les dieux font advenir l’existence par un éclat, un cri, un rire premier. Ainsi compris, le marqueur renversant révèle les déplacements internes du sujet et ouvre un espace où l’affect devient opérateur symbolique : non plus simple réaction, mais puissance de fondation, capable d’instituer du sens là où il n’y en avait pas encore.

L’enjeu n’est pas de totaliser l’humain, mais de le penser comme un nouage d’hétérogénéités, où chaque registre – psychanalytique, anthropologique, philosophique, littéraire – n’opère qu’en raison de ce qu’il introduit des autres. L’anthropologie psychanalytique ne vise pas la convergence des perspectives : elle active leur incommensurabilité structurale. Ce que l’une rend visible, l’autre le laisse en suspens ; et c’est dans cette oscillation du manque que se constitue un espace de pensée. La différance derridienne excède ainsi le simple écart secondarisé : elle désigne un espacement originaire, condition de possibilité de l’être-au-monde avant toute détermination.

L’humain apparaît alors comme un nœud de registres disjoints, dont la consistance ne tient pas à une unité, mais à la co‑présence de leurs insuffisances réciproques. Cette dynamique du non‑coïncidant ouvre la possibilité d’une trame de liens – intrapsychiques, intersubjectifs, textuels, cliniques – qui soutient le sujet contre la tentation du repli autistique. La subjectivité s’y déploie comme effet d’un jeu d’écarts, et l’intersubjectivité comme ce qui maintient ouvert l’espace où aucun point de vue ne peut prétendre à la clôture.

La lecture de ce nouvel ouvrage prend tout son sens lorsqu’on la replace dans la continuité des travaux antérieurs de Jean Nadal, dont il prolonge la réflexion sur l’affect et les formes sensibles de l’expérience. On y retrouve la même exigence théorique, la même attention au détail clinique, et cette manière singulière de faire dialoguer psychanalyse, philosophie et anthropologie.

La référence finale à Tipasa inscrit l’ouvrage dans une filiation camusienne où le rire et le pleur apparaissent comme deux façons de demeurer au monde malgré l’absurde. Tipasa devient ainsi le lieu symbolique d’une fidélité sensible à l’existence, entre mémoire, vulnérabilité et désir de vivre.

À quoi bon en rire quand on peut en pleurer est un livre dense, ambitieux et souvent inspirant. Nadal y déploie une pensée qui conjugue rigueur conceptuelle et sensibilité poétique, offrant une lecture renouvelée du rire et du pleur comme opérateurs de dévoilement du sujet. L’ouvrage se distingue par sa capacité à articuler des registres hétérogènes sans les dissoudre, et par une écriture qui assume pleinement sa dimension réflexive.

On pourrait souhaiter, par endroits, que certaines propositions théoriques – d’une grande richesse – trouvent encore davantage d’appui dans des scènes cliniques susceptibles d’en faire sentir toute la portée. Une présence plus sensible d’exemples prolongerait utilement le dialogue entre l’élaboration théorique et l’expérience, dialogue auquel les lecteurs familiers de son œuvre demeurent particulièrement attachés.

Cette remarque n’entame en rien la valeur de l’ensemble. Elle souligne plutôt l’ampleur du chantier ouvert par Jean Nadal et l’intérêt de poursuivre sa lecture, dans ses textes antérieurs comme dans ceux à venir.

Je recommande ce livre à tous ceux qui reconnaissent dans l’anthropologie psychanalytique une voie majeure pour penser l’expérience affective du sujet.

 

Marie-Laure Dimon

Paris, le 10 juin 2026