Les Séminaires Thématiques 2021

Effets de la Modernité dans la clinique (4)

Cycle de formation 2021 sous la direction de
Marie-Laure Dimon, Christine Gioja Brunerie et Anne-Marie Leriche

Le langage, transparence et opacité

 

Samedi 6 février 2021 :
l’Institut de Théologie Protestant, salle 1, 83 Boulevard Arago 75014 Paris
(Métro Denfert-Rochereau ou Saint Jacques)

Samedi 12 juin 2021 :
A l’USIC, salle Orgebin (rdc), 18 rue de Varenne 75007 Paris
(Métro rue du Bac ou Sèvres-Babylone)

 

 Jean Nadal, Tryptique

Jean Nadal, Tryptique

Dans le cadre de la formation continue, le CIPA propose deux séminaires thématiques au cours des premier et deuxième trimestres 2021. Ils comporteront chacun deux exposés. Cette année ces séminaires seront animés par Agnès Antoine et Christine Gioja Brunerie. Nous étudierons, à travers les apports spécifiques des intervenants comment, à partir de ses origines et en lien avec son environnement, le langage prend forme dans le social-politique contemporain et dans la relation.

Cette formation s’adresse aux psychanalystes, psychiatres, psychologues cliniciens et aux professionnels intéressés par les effets de rencontre entre le sujet de la singularité et la culture. Ces séminaires observent et interrogent la fabrication du social par les individus et les répercussions du politique et du social dans la psyché humaine avec la modernité.

ARGUMENT

Le CIPA en 2021 poursuit sa recherche autour du langage. Nous étudierons d’abord le destin de la langue lorsqu’elle ne peut plus servir de véhicule pour rencontrer l’autre, lorsque la personne a tout perdu. La faille originelle ressurgit alors avec violence. Et le trauma atteint des espaces sensibles propres à chacun, mais aussi des espaces sensibles qui appartiennent à l’humanité. Dans le monde cosmopolite d’aujourd’hui, le passage d’une langue à l’autre, ce que permet la traduction, maintient, à travers le corps chargé d’histoire(s), d’engrammes et de signifiants énigmatiques, la nécessité de l’altérité.

 

La conjonction de deux espaces sensibles est à considérer dans son exploration clinique et sa reconstruction possible dans le social, avec les aléas du politique qui la gouvernent. Au langage financier du néolibéralisme, lié à un mouvement de planétarisation qui ne connaît pas de frontières et homogénéise les peuples et les individus, vient s’opposer un langage qui émane du peuple des invisibles, d’un régime chargé de passions et d’émotions. Et, pour ce faire, il désigne la transparence comme valeur dans le débat politique et tente ainsi de s’opposer à l’opacité qui recouvrirait toutes formes de corruption et de discrimination.

 

La transparence, rappelle l’historien Frédéric Monier, est une valeur démocratique que l’on peut faire remonter aux Lumières et nous envisagerons cette valeur arrimée au corps et au langage. A cette époque des Lumières la langue française, de filtration en épurement, « atteint son état de transparence maximale » et devient au xviiie siècle celle des philosophes. C’est le xixe siècle des poètes qui lui redonnera des couleurs en lui rendant corps et opacité avec ses ombres et ses mystères.

 

Néanmoins, cette valeur de la transparence réapparait et ce qui aurait pu en rester à une simple définition, celle de « faire la lumière » transforme à nouveau la langue en un pur outil de technicité, la renvoie à une concrétude, au plus proche de ce qu’elle nomme – mot-chose – sans décalé, sans écart, et tend vers la totalisation : la subjectivité disparaît avec le signifié.

 

La transparence, devenue un outil de langage, via la communication, impose une exigence objectivement indiscutable, mais néanmoins difficile à atteindre pour les individus. La transparence ne se contente pas d’un caractère éthique, mais introduit aussi un caractère moral, voire religieux dans le langage. Mieux encore, ce caractère moral, repris par le discours politique, constitue la matière même de l’idéologie contemporaine comme équivalent d’un idéal démocratique.

 

Le langage technique de l’économie procédurale, la gestion comptable et les algorithmes instituent la ruine psychique de la conflictualité, des différenciations, de la complexité. Car derrière l’écran de la bien-pensance, la transparence promeut en effet l’innocence, celle qui désigne le lieu de la matrice, antérieur à la naissance de la vie psychique.

 

La société contemporaine voudrait-elle la démission du sujet alors qu’elle érige avec le libéralisme la fiction d’un sujet indépendant ? Dans le social, la langue transporte les images et les représentations de l’homme contemporain.

 

Comme le précise Florence Giust-Desprairies, il a fallu tout un long processus historique pour en arriver à la figure du sujet contemporain né de l’hybridation du sujet autonome et du sujet indépendant. Le sujet autonome, celui de l’immanence, héritier des Lumières, se confronte aux normes extérieures et a intériorisé les limites de sa liberté. Son intériorité atteste de la reconnaissance du manque, il accepte le conflit, défend son intimité et par là-même son inconscient. Il se distingue du sujet indépendant dont l’imagination s’émancipe en empruntant la logique de la rationalité et sa subjectivité investit autrement le rapport à l’objet. Au sujet autonome qui trouve en l’objet une limite au soi, s’oppose le sujet indépendant, sans entrave, qui s’engage vers un idéal de la réalisation de soi. L’opacité de son inconscient contribue à une véritable maîtrise de soi et toute réflexivité devient promesse d’un savoir définitif sur soi et sur le monde.

 

A l’instar d’Edgar Morin, nous envisageons un noyau archaïque présent dans toute société historique, toujours actualisable et actualisé et une relation individu/société dialogique, à la fois complémentaire et antagoniste. Ainsi se retrouvent tant chez l’individu que dans l’espace social, l’égocentrisme et l’altérité qu’expriment le sociocentrisme, la barbarie et la culture.

 

Plus précisément, nous questionnons l’arrimage du langage chez l’individu à partir de son égocentrisme dans un rapport à son corps marqué par des traces non psychisées, signifiants et engrammes pictographiques, mais aussi, à la source de l’altérité, par le signifiant de la perte, c’est-à-dire de la castration en tant qu’initiation d’une entrée de l’infans dans le monde.

 

Nous nous tournons alors vers les psychanalystes du monde de la sensorialité qui nous amènent à interroger un en deçà de la castration, une situation très primitive, celle de « La transparence de la psyché » à la source de la constitution de l’intériorité, de l’intime. Monique Bydlowski et Bernard Golse ont développé ce concept qui se réfère à la période des premières semaines de grossesse où la future mère porte un regard intérieur sur l’enfant qu’elle a été, dans une authenticité de son psychisme. La grossesse inaugure une expérience intime avec soi-même, mémoire de l’originaire pour beaucoup de femmes. Des angoisses primitives peuvent émerger quand, à l’acquisition du langage à travers l’alternance des soins maternels, présence/absence, l’infans fait l’expérience de la continuité qui va lui permettre d’acquérir sécurité et confiance en soi et donner ainsi au monde environnant un début de signification. Qu’advient-il lorsque l’image intérieure n’a pu se constituer aussi bonne que l’objet interne et se confronte à l’angoisse du chaos ? Quand les soins maternels sont discordants ? La passion intérieure de la mère est le plus souvent silencieuse portée par un environnement social qui peut être lui aussi défaillant. Le socle métaphorique de la subjectivité repose sur cette expérience corporelle princeps qui active la première expérience narcissique dans une co-présence, donnant au préconscient force et vitalité qui permettent autant que faire se peut une psychisation des conflits internes/externes.

 

L’échec de cette première expérience de transparence psychique, ou du moins les défauts de constitution de la capacité d’intériorité, laissent un vide. Un recours massif à un idéal de transparence peut alors se traduire dans le social par tous les excès de maîtrise de soi, parmi eux le besoin d’être vu, d’être visible sans rien à cacher. Il ne faudrait aucun reste, aucune opacité, or l’inconscient se fait entendre par le surgissement de l’originaire tout au long de la vie.

 

L’individu performant les met en scène et, considérant l’indicible, l’invisible, comme autant de faiblesses, il permet alors à la brutalité de se déployer. La brutalité fait taire l’individu autonome au profit de l’individu indépendant qui déjoue ainsi les possibilités de castration au nom d’un idéal de progrès, lequel devient un élément d’aliénation. Ainsi la transparence conduit-elle au destin paradoxal du sujet contemporain qui bien qu’ayant choisi l’absence de limites se trouve asservi à ses besoins non pensés et à l’illimité d’une société de consommation.

Originaire de la langue, perte des origines

Samedi 6 février 2021, de 14h à 17h

La contrebandière
Georges Zimra
Contrebandière, la langue infiltre nos croyances, fabrique nos discours, impose des idéologies. L’origine de la langue est un trou abyssal que les mythes s’empressent de combler par des récits qui consignent l’immémorial, l’oublié, la perte. C’est toujours une autre langue que parle la langue. C’est de l’écart, qu’elle entretient avec elle-même et les autres langues, qu’elle se nourrit et nous éclaire. Freud nous invitait là-dessus à distinguer une mémoire des signifiants des signifiants de la mémoire. Ceux qui ont voulu en faire un objet technique ou une logique d’assignation ont déshumanisé l’homme autant que la langue.

 

Traduire le traumatisme
Hala Trefi Ghannam
Dans le travail de traduction avec les demandeurs d’asile, la forme narrative pensée comme expérience organisatrice donnant sens et cohérence à un vécu, se montre particulière. Après des traumatismes extrêmes, l’exilé voit s’opérer en lui une désorganisation de son identité ; faire son récit est une nécessité mais la possibilité d’en faire les prémices de la narrativité n’est pas forcément acquise. Ainsi traduire, c’est d’une langue à une autre, traduire l’absence de langue de communication, la libération de la parole ou pas. Comment entrer dans une autre langue ? Comment vivre l’expérience avec l’Autre ? Quelles transformations ? Quelles pertes ?

 

Discutante : Christine Gioja Brunerie

 

L’individu dans la dialectique transparence/opacité

Samedi 12 juin 2021, de 14h à 17h

Entre opacité et transparence : éloge de l’ambiguïté du langage
Pr Bernard Golse
Dans un livre déjà ancien, Langage et folie, Ruth Menahem soulignait la double fonction – de marquage et de masquage – du langage à l’égard de la folie. La verbalisation résulte en effet de la transformation de nos processus primaires en processus secondaires, marquée par ces processus primaires (transparence) qu’elle masque tout à la fois (opacité). Les études de l’ontogenèse du langage nous montrent que cette dialectique de l’opacité et de la transparence résonne avec l’ambivalence de l’adulte dans sa fonction d’interprétation des signaux de l’enfant, interprétation porteuse d’une violence qui lui est inhérente selon Piera Aulagnier.

Le tragique dissous dans la contrainte injonctive de la transparence
Florence Giust-Desprairies
Une lecture du passage de la subjectivité moderne à la subjectivité contemporaine fait du sujet moderne un individu autonome, instituant ses propres normes par la découverte en lui-même des lois de la raison universelle, et du sujet contemporain un individu caractérisé par le seul principe de sa toute légitimité. Posant que la modernité donne davantage forme à l’hybridation de deux figures, celle de l’autonomie et celle de l’indépendance, la réflexion portera sur le sujet contemporain comme avènement de la figure de l’indépendance qui revêt la forme d’un imaginaire de la visibilité et prend sens dans l’utopie d’une sortie de l’hétéronomie par la transparence à soi-même.

Discutante : Agnès Antoine