|
|
|
||||||||
|
|
|||||||||
|
www.cipa-association.org > accueil
|
> « rencontres-débat
» > emprise, esclavage et devenir
|
dernière mise à jour : mardi
01 février 2012
|
|
||||||
|
|
|||||||||
|
RENCONTRES-DEBAT
rencontre 24/11/12 rencontre 19/11/11 rencontre 27/11/10 rencontre 28/11/09 rencontre 31/01/09 rencontre 24/05/08 rencontre 02/02/08 |
les « rencontres-débat
» du cipa
De l’emprise à
l’esclavage : quelles résistances ?
introduction Marie-Laure Dimon
Mesdames, Messieurs, chers
collègues et chers amis, au nom de mes collègues
je tiens à vous remercier de
l’intérêt que vous portez à la
thématique de notre rencontre-Débat et
j’adresse tout particulièrement mes remerciements
aux intervenants qui ont répondu favorablement à
notre invitation.
Depuis plusieurs années, nous avons
engagé avec nos collègues du séminaire
« Un social possible ? », une recherche
anthropologique sur les principes de liberté et
d’égalité, et travaillé ensuite sur
la constitution de l’individualité en
l’articulant à la notion de fraternité en
tant qu’un des pivots du lien social lors de la
Révolution française.
Les deux principes : liberté et
égalité et la valeur de fraternité forment
en démocratie un socle sur lequel s’enracinent la
subjectivité du vivre-ensemble et
l’éthique. Le sentiment d’appartenance des
individus, les liens de réciprocité et la
nécessaire conscience de soi-même fondent les
identités. Néanmoins, l’historicité
du vivre-ensemble a mis en lumière les refoulements et
les inhibitions longtemps recouverts par les idéologies
des sociétés ; elles n'ont pu contenir, de par
leurs excès et leurs dérives, la
destructivité et la haine et ont réduit des
humains à l’esclavage. En effet au cours de
l’histoire, ces idéologies ont contribué au
retour du refoulé, à la rupture de
l’humanité du vivre-ensemble et aux divisions
amenant des formes concrètes de
ségrégation qui ont donné à des
hommes et à des femmes le statut d’esclave.
La Révolution française a
rendu visibles les grandes figures de l’oppression (la
femme, l’esclave, le handicapé), et ouvert un
vaste débat idéologique et politique sur la
question de l’esclavage. En effet, les discours
scientifique, économique et politique se sont
fondés sur une prétendue objectivité
engendrant une coupure radicale et un rejet violent de
l’esclave de la propriété
générale. Ces discours portaient en
eux-mêmes l’autochtonie et la domination, opposant
radicalement le Même et l’Autre. Cet impensé
s’est constitué sur le silence de l’histoire
des héritages successifs des sociétés
organisées sur des formes d’asservissement
socialisées. Le code noir légitimait les
violences faites à des êtres humains et à
des cultures qui, de la traite à l’esclavage et
à la colonisation, ont instauré une bipartition
entre des hommes et d'autres hommes ; il justifiait la
domination et l’assignation aux places de maître et
d’esclave existant prétendument de toute
éternité ; ainsi opposait-il avec
radicalité le sauvage et le civilisé. Il est
à retenir que les maîtres étaient, à
cette époque, sujets du Roi et les esclaves, objets des
maîtres.
Le système esclavagiste a
porté atteinte au droit légitime pour tout
être humain de disposer de soi-même, de son corps
propre. Ainsi, l’esclave devenait-il un bien meuble pour
son maître.
La figure de l’esclave parcourt
l’histoire depuis l’antiquité,
néanmoins, elle est sans cesse en mutation.
L’esclavage s’est pratiqué sous de
nombreuses formes dans différentes civilisations et sur
tous les continents qui portent encore son ombre et sa marque.
Il n’est donc pas possible de faire de l’esclavage
une généralité. Cependant, sa
spécificité, c’est à dire la
variabilité de ces formes d’esclavage, a
occulté la figure de l’esclave. En 2006, Daniel
Maximin dans Les fruits du Cyclone,
une géopoétique de la Caraïbe, précise que cette
spécificité est aussi l’un des
éléments qui a favorisé la traite
négrière. Point aveugle des uns ou aveuglement
massif des autres, invisibilité des victimes, tous ces
éléments ont contribué à
empêcher un savoir sur l’expérience ultime
de l’esclave, qui a fini, pour lui-même, à
émerger et à devenir collectif.
L’histoire de la traite
négrière est à différencier de
l’esclavage. Elle commence en Europe au XVème siècle avec la conquête de
l’Amérique. Puis, au XVIème siècle,
se met en place un gigantesque trafic entre l’Europe,
l’Afrique et l’Amérique. C’est
l’un des plus importants déplacements de
population de l’histoire de l’humanité et,
pendant trois siècles, des hommes et des femmes vont
être transportés à fond de cale, comme des
marchandises, à travers l’océan Atlantique.
A ce moment de l’histoire, l’Europe étend
à l’échelle mondiale la concurrence de son
commerce, ce qui situe la traite au début du
capitalisme. Dans ce système, l’esclave devient le
pivot du capital.
Dans la préface de l’ouvrage
d’Ottobah Cugoano, Elsa Dorlin indique que le paradoxe de
l’esclavage « c’est d’avoir
donné un prix à un être humain, or
l’esclave n’a désormais aucune valeur, sa
vie n’est d’aucun prix. » Ce processus
esclavagiste a tenté de chosifier l’être
humain et en cela, a déchiré l’histoire et
n’a eu de cesse que de déshumaniser et de
réduire les peuples à « l’état
de sauvage. » Pour Elsa Dorlin, il s’agit «
d’un processus de désensibilisation et de
déraison, mû par le seul intérêt : se
rendre insensibles, sourds, muets et aveugles. ».
En 1773, Ottobah Cugoano se fait le
porte-parole des esclaves africains : son livre Réflexions sur la traite et
l’esclavage des nègres réfute
les discours racistes sur l’infériorité des
Africains. Son ouvrage est un manifeste politique, qui
s’appuie sur la Bible pour instaurer une mise en dialogue
de l’égalité entre les individus, au regard
de leurs origines communes. Ce manifeste dénonce la
méchanceté, la cruauté du maître et
l’accumulation des servitudes, la punition, la torture.
Il pose au cœur du système esclavagiste la question
de la mort qui, de fait, n’appartient plus en propre
à l’esclave.
L’ouvrage d’Ottobah Cugoano
n’a été publié en France
qu’à la fin du XXème siècle, et il aura fallu attendre
plus d’un siècle et demi, pour que soit reconnu
par la loi Taubira en 2001, la traite négrière et
l’esclavage comme crime contre l’humanité.
La traite négrière,
l’esclavage et la colonisation n’ont pas eu raison
de la puissante capacité de résistance de
l’humain. En effet, selon Daniel Maximin, ces hommes
meurtris ont su résister à l’esclavage,
résister aux corps déniés, s’imposer
et légitimer le marronnage contre l’oppression,
c’est à dire la fuite devant le système
esclavagiste pour la liberté, créer des
sociétés et des cultures issues non directement
de l’esclavage mais de sa résistance et des luttes
pour l’abolition. « Je ne suis pas l’esclave
de l’esclavage qui déshumanisa mes pères
», affirme avec force Franz Fanon.
En 1955, Aimé Césaire, dans Le discours sur le colonialisme, exposera en pleine lumière la
barbarie du colonisateur et le malheur du colonisé, les
rapports de soumission et de domination, les cultures
vidées d’elles-mêmes et
piétinées, les religions assassinées, les
institutions minées.
Les sociétés
caribéennes ont été acculées
à des bricolages entre « l’inédit et
l’improvisé ». L’édification de
ces peuples s’est faite sur la nature et les
débris des continents, nommés par Aimé
Césaire « les débris de synthèses
». C’est sur un «
déjà-là » que l’esclave
africain est arrivé nu. Cela exigeait de lui un travail
d’assimilation de ces éléments,
débris et fragments, travail s’est
réalisé par la médiation corporelle. La
métabolisation de ces éléments nourrit la
singularité de l’être et relance la mise en
dialogue de ses sentiments dans sa rencontre avec
l’environnement. Cette incorporation et ses effets ont
permis à l’esclave de dépasser les clivages
et les oppositions féroces auxquels il était
confronté. La psychanalyse éclaire la
construction de ce Moi corporel, singulier et collectif, par
l’exigence du travail de culture qui lie le singulier au
social.
Ensemble, le Moi corporel et le travail de
culture ont fait advenir l’identité antillaise,
d’où la résistance et la dissidence
farouches d'avec les systèmes esclavagiste, colonialiste
et post-colonialiste. Ceux-ci étaient fondés, du
temps de la colonisation, sur l’assimilation
forcée par la maîtrise et l’emprise, creuset
de l’aliénation humaine.
Parmi les différentes formes de
résistances sont apparues, le Vaudou a pris une place
importante. Il s’est installé en Haïti avec
la déportation d’esclaves noirs vers le Nouveau
monde et il intervient à tout moment pour favoriser la
reconstruction de pratiques et de croyances. Selon Laënnec
Hurbon, le Vaudou assure des liens entre l’homme et la
divine nature, entre les vivants et les morts, le temporel et
le surnaturel. S’il s’est adapté en
intégrant certaines pratiques de la religion catholique,
c’est néanmoins en restaurant le culte des morts
que se crée à nouveau une liaison avec les
ancêtres. Les maîtres ont compris très
tôt le danger que représentait le culte des morts.
En effet, l’esclave recouvre par lui toute son
humanité et retrouve des ressources pour combattre le
système esclavagiste.
Les artistes, inlassables penseurs et
passeurs de la condition humaine, ont selon Freud, accès
à des sources qui nous sont habituellement
fermées. Par l’art, ils se font médium
malléable, médiateur entre les douleurs de
l’histoire et les réalités d’un
présent.
L’écriture féminine,
comme celle de Suzanne Césaire, a donné sa vision
de l’identité antillaise. C’est la «
matrice-mémoire » perceptive et sensible entre
nature et culture, proche de la pensée de Léo
Frobenius qui s’est voué à l’histoire
des civilisations africaines. La synthèse, que fît
cet auteur de ces civilisations anciennes, est aussi
l’histoire de la civilisation humaine et des
transformations du sentiment de vie. Celles-ci contribuent
à restaurer l’enveloppe ontologique et
anthropologique qui fait tenir ensemble l’espèce
humaine.
L’homme symbolise en créant
des images et son imaginaire est un vecteur perceptif comme les
sens et les émotions. Cet imaginaire se nourrit du
réel et la psychanalyse inscrit le corpus pulsionnel
à l’émergence de la rencontre avec la
pulsionnalité de l’autre. Ce trauma
éminemment singulier demeure inséparable du
monde, de l’environnement. La contextualité
sociale évolue et l’axe vertical cède un
espace à l’axe horizontal où le
sujet-auteur des abolitions et le sujet
décolonisé ont su décentrer la figure du
maître de son absolu. Ils ont déplacé le
lieu de la maîtrise du « miroir déformant ou
assimilant », sans vouloir pour autant occuper la place
libérée du maître. Ce long travail de
culture ouvre à la démocratie.
La psychanalyse et la démocratie
ont-elles parties liées dans le devenir d’un sujet
autonome inscrit dans le social ? La psychanalyse est le lieu
des dépassements, des remaniements œdipiens et
d’un nécessaire travail de renversement des
politiques de normalité, de suspension des normes. C'est
le lieu d'un travail de subversion. Cependant, le sujet de la
subjectivité et le citoyen éclairé porteur
d’un savoir collectif, luttent l’un et
l’autre contre les mises sous silence imposées par
les sociétés.
Il s’agira de frayer des voies
à la clinique, dont les patients, par les violences
d’Etat et autres…, ont été
propulsés dans le réel d’un monde sans
médiations, ce qui a occasionné des traces dans
la psyché et des blessures du Moi non cicatrisables, gelant
leurs capacités de symbolisation. Ainsi, selon Pierre
Legendre, le monde ne devient plus habitable puisqu’il
n’y a plus de mots pour le représenter.
Actuellement ce savoir sur
l’esclavage et celui sur sa résistance deviennent
une référence. Edouard Glissant dans son
œuvre précise : « L’esclave de
l’esclavage, c’est celui qui ne veut pas savoir
», en d’autres termes, il subit sans en avoir
conscience.
Chacun dans sa singularité peut
évoquer le terme d’esclave pour tenter
d’identifier son écrasante douleur face aux
violences sociales et politiques de la globalisation, des
dérives du capitalisme et ainsi résister
intérieurement aux asservissements, maltraitances,
dénis et désaveux dont il est l’objet. Dans
le système néolibéral, la maîtrise,
voire l’emprise perverse, devient la clé de
voûte des relations sociales. Cette emprise attaque les
incorporats culturels, les savoir-faire et impose un
prêt-à-penser qui détériore les
conditions même du Je.
Si l’utilisation de ce terme
d’esclave n’est pas forcément juste,
néanmoins sa référence à
l’inquiétante figure de l’esclave et
à des formes d’esclavage combinée à
l’expansion coloniale, est nécessaire aux
individus pour tenter de sortir de la répétition,
de la destructivité. Les individus y trouvent un appui
extérieur relançant le vital en soi en
investissant d’autres pans de la communauté
humaine qui ont su résister.
La psychanalyse, inscrite dans le monde
qui l’entoure, est une anthropologie. Nous savons que la barbarie
humaine se répète chaque fois que
l’occasion historique le lui permet. Maîtrise,
domination et injustice…L’homme de culture doit
lutter contre la violence destructrice de ses pulsions.
Le discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie trouve
un écho en chacun de nous. Ce discours transhistorique,
en liant l’inconscient au politique, prend à
contresens le social. Son esprit subversif, qui a
renoncé par sa fulgurance à toute
territorialité, est en péril dans une
société néolibérale et normative
imposant la tyrannie de l'Un.
Ce discours éclaire ce qui, dans un
système social fondé selon l’axe vertical
du pouvoir dominant/dominé, amène les individus
à réaliser leur propre désir de soumission
pour se sentir unifiés autour du nom de l'Un. Ce
paradoxe ouvre le champ de toutes les servitudes volontaires.
L’énigmatique malencontre inaugurale et brutale
conduit à ne pouvoir penser une société
que dans sa division, entre ceux qui commandent et ceux qui
obéissent, et dans sa logique des contraires. Dans Liberté, Malencontre et innommable, Pierre Clastres précise que
l’amour de la soumission s’est substitué
à l’amour du désir de liberté et
qu’en perdant sa liberté l’homme perd son
humanité.
La liberté est-elle
consubstantielle à l’être ? Faut-il penser
que dans les sociétés le passage de la
liberté à la servitude est accidentel ?
Est-ce un moment de l’histoire ?
Notre société peut-elle dépasser la
logique binaire du néolibéralisme, où le
tiers est récusé, pour aller vers une
démocratie critique qui met en confrontation les
différents systèmes représentatifs ?
La pulsion d’emprise est au
fondement de l’humain dans sa double dimension
singulière et sociale. Cette pulsion constitue la
satisfaction dans son lien le plus archaïque à
autrui qui émerge avant l’impensable chute dans le
néant. Toutefois, l’interaction est au centre de
ce lien. La nécessaire pulsion de mort initie la
déprise, et renvoie chacun à sa
singularité. C’est sur ce creuset de
l’altérité que se constitue le couple (l'un
et l'autre). La question de la soumission à
l’autre est fondamentale ; elle est celle de
l’amour du tyran. Ainsi, la servitude et la tyrannie
sont-elles au cœur de la condition humaine. Le vouloir
assujetti serait-il premier ? Piera Aulagnier précise
que nous sommes condamnés à investir et à
en obtenir du plaisir.
Marie-Laure Dimon
Paris le 19 novembre 2011 |
|
|||||||
|
|
|||||||||
|
|
|||||||||
|
|
|
||||||||
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|