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dernière mise à jour : mardi 01 février 2012
les « rencontres-débat » du cipa


De l’emprise à l’esclavage : quelles résistances ?
introduction Marie-Laure Dimon

Mesdames, Messieurs, chers collègues et chers amis, au nom de mes collègues je tiens à vous remercier de l’intérêt que vous portez à la thématique de notre rencontre-Débat et j’adresse tout particulièrement mes remerciements aux intervenants qui ont répondu favorablement à notre invitation.
Depuis plusieurs années, nous avons engagé avec nos collègues du séminaire « Un social possible ? », une recherche anthropologique sur les principes de liberté et d’égalité, et travaillé ensuite sur la constitution de l’individualité en l’articulant à la notion de fraternité en tant qu’un des pivots du lien social lors de la Révolution française.
Les deux principes : liberté et égalité et la valeur de fraternité forment en démocratie un socle sur lequel s’enracinent la subjectivité du vivre-ensemble et l’éthique. Le sentiment d’appartenance des individus, les liens de réciprocité et la nécessaire conscience de soi-même fondent les identités. Néanmoins, l’historicité du vivre-ensemble a mis en lumière les refoulements et les inhibitions longtemps recouverts par les idéologies des sociétés ; elles n'ont pu contenir, de par leurs excès et leurs dérives, la destructivité et la haine et ont réduit des humains à l’esclavage. En effet au cours de l’histoire, ces idéologies ont contribué au retour du refoulé, à la rupture de l’humanité du vivre-ensemble et aux divisions amenant des formes concrètes de ségrégation qui ont donné à des hommes et à des femmes le statut d’esclave.
La Révolution française a rendu visibles les grandes figures de l’oppression (la femme, l’esclave, le handicapé), et ouvert un vaste débat idéologique et politique sur la question de l’esclavage. En effet, les discours scientifique, économique et politique se sont fondés sur une prétendue objectivité engendrant une coupure radicale et un rejet violent de l’esclave de la propriété générale. Ces discours portaient en eux-mêmes l’autochtonie et la domination, opposant radicalement le Même et l’Autre. Cet impensé s’est constitué sur le silence de l’histoire des héritages successifs des sociétés organisées sur des formes d’asservissement socialisées. Le code noir légitimait les violences faites à des êtres humains et à des cultures qui, de la traite à l’esclavage et à la colonisation, ont instauré une bipartition entre des hommes et d'autres hommes ; il justifiait la domination et l’assignation aux places de maître et d’esclave existant prétendument de toute éternité ; ainsi opposait-il avec radicalité le sauvage et le civilisé. Il est à retenir que les maîtres étaient, à cette époque, sujets du Roi et les esclaves, objets des maîtres.
Le système esclavagiste a porté atteinte au droit légitime pour tout être humain de disposer de soi-même, de son corps propre. Ainsi, l’esclave devenait-il un bien meuble pour son maître.
La figure de l’esclave parcourt l’histoire depuis l’antiquité, néanmoins, elle est sans cesse en mutation. L’esclavage s’est pratiqué sous de nombreuses formes dans différentes civilisations et sur tous les continents qui portent encore son ombre et sa marque. Il n’est donc pas possible de faire de l’esclavage une généralité. Cependant, sa spécificité, c’est à dire la variabilité de ces formes d’esclavage, a occulté la figure de l’esclave. En 2006, Daniel Maximin dans Les fruits du Cyclone, une géopoétique de la Caraïbe, précise que cette spécificité est aussi l’un des éléments qui a favorisé la traite négrière. Point aveugle des uns ou aveuglement massif des autres, invisibilité des victimes, tous ces éléments ont contribué à empêcher un savoir sur l’expérience ultime de l’esclave, qui a fini, pour lui-même, à émerger et à devenir collectif.
L’histoire de la traite négrière est à différencier de l’esclavage. Elle commence en Europe au XVème siècle avec la conquête de l’Amérique. Puis, au XVIème siècle, se met en place un gigantesque trafic entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. C’est l’un des plus importants déplacements de population de l’histoire de l’humanité et, pendant trois siècles, des hommes et des femmes vont être transportés à fond de cale, comme des marchandises, à travers l’océan Atlantique. A ce moment de l’histoire, l’Europe étend à l’échelle mondiale la concurrence de son commerce, ce qui situe la traite au début du capitalisme. Dans ce système, l’esclave devient le pivot du capital.
Dans la préface de l’ouvrage d’Ottobah Cugoano, Elsa Dorlin indique que le paradoxe de l’esclavage « c’est d’avoir donné un prix à un être humain, or l’esclave n’a désormais aucune valeur, sa vie n’est d’aucun prix. » Ce processus esclavagiste a tenté de chosifier l’être humain et en cela, a déchiré l’histoire et n’a eu de cesse que de déshumaniser et de réduire les peuples à « l’état de sauvage. » Pour Elsa Dorlin, il s’agit « d’un processus de désensibilisation et de déraison, mû par le seul intérêt : se rendre insensibles, sourds, muets et aveugles. ».
En 1773, Ottobah Cugoano se fait le porte-parole des esclaves africains : son livre Réflexions sur la traite et l’esclavage des nègres réfute les discours racistes sur l’infériorité des Africains. Son ouvrage est un manifeste politique, qui s’appuie sur la Bible pour instaurer une mise en dialogue de l’égalité entre les individus, au regard de leurs origines communes. Ce manifeste dénonce la méchanceté, la cruauté du maître et l’accumulation des servitudes, la punition, la torture. Il pose au cœur du système esclavagiste la question de la mort qui, de fait, n’appartient plus en propre à l’esclave.
L’ouvrage d’Ottobah Cugoano n’a été publié en France qu’à la fin du XXème siècle, et il aura fallu attendre plus d’un siècle et demi, pour que soit reconnu par la loi Taubira en 2001, la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité.
La traite négrière, l’esclavage et la colonisation n’ont pas eu raison de la puissante capacité de résistance de l’humain. En effet, selon Daniel Maximin, ces hommes meurtris ont su résister à l’esclavage, résister aux corps déniés, s’imposer et légitimer le marronnage contre l’oppression, c’est à dire la fuite devant le système esclavagiste pour la liberté, créer des sociétés et des cultures issues non directement de l’esclavage mais de sa résistance et des luttes pour l’abolition. « Je ne suis pas l’esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères », affirme avec force Franz Fanon.
En 1955, Aimé Césaire, dans Le discours sur le colonialisme, exposera en pleine lumière la barbarie du colonisateur et le malheur du colonisé, les rapports de soumission et de domination, les cultures vidées d’elles-mêmes et piétinées, les religions assassinées, les institutions minées.
Les sociétés caribéennes ont été acculées à des bricolages entre « l’inédit et l’improvisé ». L’édification de ces peuples s’est faite sur la nature et les débris des continents, nommés par Aimé Césaire « les débris de synthèses ». C’est sur un « déjà-là » que l’esclave africain est arrivé nu. Cela exigeait de lui un travail d’assimilation de ces éléments, débris et fragments, travail s’est réalisé par la médiation corporelle. La métabolisation de ces éléments nourrit la singularité de l’être et relance la mise en dialogue de ses sentiments dans sa rencontre avec l’environnement. Cette incorporation et ses effets ont permis à l’esclave de dépasser les clivages et les oppositions féroces auxquels il était confronté. La psychanalyse éclaire la construction de ce Moi corporel, singulier et collectif, par l’exigence du travail de culture qui lie le singulier au social.
Ensemble, le Moi corporel et le travail de culture ont fait advenir l’identité antillaise, d’où la résistance et la dissidence farouches d'avec les systèmes esclavagiste, colonialiste et post-colonialiste. Ceux-ci étaient fondés, du temps de la colonisation, sur l’assimilation forcée par la maîtrise et l’emprise, creuset de l’aliénation humaine.
Parmi les différentes formes de résistances sont apparues, le Vaudou a pris une place importante. Il s’est installé en Haïti avec la déportation d’esclaves noirs vers le Nouveau monde et il intervient à tout moment pour favoriser la reconstruction de pratiques et de croyances. Selon Laënnec Hurbon, le Vaudou assure des liens entre l’homme et la divine nature, entre les vivants et les morts, le temporel et le surnaturel. S’il s’est adapté en intégrant certaines pratiques de la religion catholique, c’est néanmoins en restaurant le culte des morts que se crée à nouveau une liaison avec les ancêtres. Les maîtres ont compris très tôt le danger que représentait le culte des morts. En effet, l’esclave recouvre par lui toute son humanité et retrouve des ressources pour combattre le système esclavagiste.
Les artistes, inlassables penseurs et passeurs de la condition humaine, ont selon Freud, accès à des sources qui nous sont habituellement fermées. Par l’art, ils se font médium malléable, médiateur entre les douleurs de l’histoire et les réalités d’un présent.
L’écriture féminine, comme celle de Suzanne Césaire, a donné sa vision de l’identité antillaise. C’est la « matrice-mémoire » perceptive et sensible entre nature et culture, proche de la pensée de Léo Frobenius qui s’est voué à l’histoire des civilisations africaines. La synthèse, que fît cet auteur de ces civilisations anciennes, est aussi l’histoire de la civilisation humaine et des transformations du sentiment de vie. Celles-ci contribuent à restaurer l’enveloppe ontologique et anthropologique qui fait tenir ensemble l’espèce humaine.
L’homme symbolise en créant des images et son imaginaire est un vecteur perceptif comme les sens et les émotions. Cet imaginaire se nourrit du réel et la psychanalyse inscrit le corpus pulsionnel à l’émergence de la rencontre avec la pulsionnalité de l’autre. Ce trauma éminemment singulier demeure inséparable du monde, de l’environnement. La contextualité sociale évolue et l’axe vertical cède un espace à l’axe horizontal où le sujet-auteur des abolitions et le sujet décolonisé ont su décentrer la figure du maître de son absolu. Ils ont déplacé le lieu de la maîtrise du « miroir déformant ou assimilant », sans vouloir pour autant occuper la place libérée du maître. Ce long travail de culture ouvre à la démocratie.
La psychanalyse et la démocratie ont-elles parties liées dans le devenir d’un sujet autonome inscrit dans le social ? La psychanalyse est le lieu des dépassements, des remaniements œdipiens et d’un nécessaire travail de renversement des politiques de normalité, de suspension des normes. C'est le lieu d'un travail de subversion. Cependant, le sujet de la subjectivité et le citoyen éclairé porteur d’un savoir collectif, luttent l’un et l’autre contre les mises sous silence imposées par les sociétés.
Il s’agira de frayer des voies à la clinique, dont les patients, par les violences d’Etat et autres…, ont été propulsés dans le réel d’un monde sans médiations, ce qui a occasionné des traces dans la psyché et des blessures du Moi non cicatrisables, gelant leurs capacités de symbolisation. Ainsi, selon Pierre Legendre, le monde ne devient plus habitable puisqu’il n’y a plus de mots pour le représenter.
Actuellement ce savoir sur l’esclavage et celui sur sa résistance deviennent une référence. Edouard Glissant dans son œuvre précise : « L’esclave de l’esclavage, c’est celui qui ne veut pas savoir », en d’autres termes, il subit sans en avoir conscience.
Chacun dans sa singularité peut évoquer le terme d’esclave pour tenter d’identifier son écrasante douleur face aux violences sociales et politiques de la globalisation, des dérives du capitalisme et ainsi résister intérieurement aux asservissements, maltraitances, dénis et désaveux dont il est l’objet. Dans le système néolibéral, la maîtrise, voire l’emprise perverse, devient la clé de voûte des relations sociales. Cette emprise attaque les incorporats culturels, les savoir-faire et impose un prêt-à-penser qui détériore les conditions même du Je.
Si l’utilisation de ce terme d’esclave n’est pas forcément juste, néanmoins sa référence à l’inquiétante figure de l’esclave et à des formes d’esclavage combinée à l’expansion coloniale, est nécessaire aux individus pour tenter de sortir de la répétition, de la destructivité. Les individus y trouvent un appui extérieur relançant le vital en soi en investissant d’autres pans de la communauté humaine qui ont su résister.
La psychanalyse, inscrite dans le monde qui l’entoure, est une anthropologie. Nous savons que la barbarie humaine se répète chaque fois que l’occasion historique le lui permet. Maîtrise, domination et injustice…L’homme de culture doit lutter contre la violence destructrice de ses pulsions.
Le discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie trouve un écho en chacun de nous. Ce discours transhistorique, en liant l’inconscient au politique, prend à contresens le social. Son esprit subversif, qui a renoncé par sa fulgurance à toute territorialité, est en péril dans une société néolibérale et normative imposant la tyrannie de l'Un.
Ce discours éclaire ce qui, dans un système social fondé selon l’axe vertical du pouvoir dominant/dominé, amène les individus à réaliser leur propre désir de soumission pour se sentir unifiés autour du nom de l'Un. Ce paradoxe ouvre le champ de toutes les servitudes volontaires. L’énigmatique malencontre inaugurale et brutale conduit à ne pouvoir penser une société que dans sa division, entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent, et dans sa logique des contraires. Dans Liberté, Malencontre et innommable, Pierre Clastres précise que l’amour de la soumission s’est substitué à l’amour du désir de liberté et qu’en perdant sa liberté l’homme perd son humanité.
La liberté est-elle consubstantielle à l’être ? Faut-il penser que dans les sociétés le passage de la liberté à la servitude est accidentel ?
Est-ce un moment de l’histoire ? Notre société peut-elle dépasser la logique binaire du néolibéralisme, où le tiers est récusé, pour aller vers une démocratie critique qui met en confrontation les différents systèmes représentatifs ?
La pulsion d’emprise est au fondement de l’humain dans sa double dimension singulière et sociale. Cette pulsion constitue la satisfaction dans son lien le plus archaïque à autrui qui émerge avant l’impensable chute dans le néant. Toutefois, l’interaction est au centre de ce lien. La nécessaire pulsion de mort initie la déprise, et renvoie chacun à sa singularité. C’est sur ce creuset de l’altérité que se constitue le couple (l'un et l'autre). La question de la soumission à l’autre est fondamentale ; elle est celle de l’amour du tyran. Ainsi, la servitude et la tyrannie sont-elles au cœur de la condition humaine. Le vouloir assujetti serait-il premier ? Piera Aulagnier précise que nous sommes condamnés à investir et à en obtenir du plaisir.

Marie-Laure Dimon
Paris le 19 novembre 2011
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