|
|
|
||||||||
|
|
|||||||||
|
www.cipa-association.org > accueil
|
> « rencontres-débat
» > espaces de fraternité : masculin,
féminin ?
|
dernière mise à jour : jeudi
20 octobre 2011
|
|
||||||
|
|
|||||||||
|
RENCONTRES-DEBAT
rencontre 24/11/12 rencontre 19/11/11 rencontre 27/11/10 rencontre 28/11/09 rencontre 31/01/09 rencontre 24/05/08 rencontre 02/02/08 |
les « rencontres-débat
» du cipa
Espaces de Fraternité : masculin /
féminin ?
introduction Marie-Laure Dimon
C’est avec plaisir que j’ouvre
cette cinquième rencontre-débat et au nom de mes
collègues du CIPA, je tiens tout particulièrement
à remercier les intervenants d’avoir
répondu favorablement à notre demande et toutes
les personnes présentes de l’intérêt
qu’elles portent à cette thématique «
Espaces de fraternité : masculin/féminin ?
».
Dans une approche pluridisciplinaire, au
carrefour de la psychanalyse et de l’anthropologie, les
différents points de vue qui vont être
débattus permettront de saisir la complexité de
la fraternité et de lever ses ambiguïtés.
Depuis plusieurs années, nous avons
engagé avec mes collègues du séminaire
« Un social possible ? » une recherche sur les
concepts anthropologiques de liberté et
d’égalité et travaillé ensuite sur
la constitution de l’individualité en
l’articulant à la notion de fraternité.
Cette valeur universelle n’est pas uniquement politique,
elle structure l’individu et le social. Mais, elle a
aussi la particularité d’éclairer au plus
profond de l’humain ses besoins sensibles, paradoxaux de
l’entre-soi, d’identités, de
frontières qui sont enracinés dans une matrice
originelle contenue dans un corps social.
Dans Le Robert, le terme de
Fraternité vient du latin Fraternitas qui fait référence au
« lien existant entre personnes considérées
comme membre de la famille humaine. » Ce terme
s’associe au politique par son adoption dans la
constitution le 4 novembre 1848 au moment de la chute de la
monarchie et de l’avènement de la IIème
république rétablissant la démocratie en
France. La fraternité est à cette époque
empreinte de religion, elle est portée par les
socialistes à l’Assemblée nationale et
inscrite à l’article IV de la Constitution «
Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas
qu’on vous fît, faites constamment aux autres le
bien que vous voudriez recevoir. »
La Fraternité est-elle une vertu,
un appel éthique qui transcende les relations humaines ?
Néanmoins, la fraternité ne contient pas en
elle-même un principe de légitimité qui
fait que nul ne peut être contraint à
l’amour fraternel.
La fraternité exprime une
idée universaliste, un idéal social qui
confère une consistance à l’utopie
d’un lien social pacifié. Lever les
ambiguïtés de la fraternité, c’est lui
donner une place à part entière dans notre
société qui, par ailleurs, se contenterait des
principes de liberté et d’égalité.
Selon Tocqueville, la démocratie
est une grande Association humaine et les individus sont des
associés non seulement par intérêt mais par
sentiment. Sentiment, idée, valeur, la fraternité
parcourt l’histoire. Trois moments de l’histoire
retiennent tout particulièrement notre attention et
éclairent la capacité des individus à
retrouver la fraternité dans sa force de
réconciliation avec leur semblable dans la
dignité.
La fraternité a pris un autre
élan à la Révolution française au
moment de l’abolition de l’esclavage le 4
février 1794. Puis, après son abrogation et un
long parcours de lutte, l’abolition de l’esclavage
est votée au parlement et inscrite dans les textes le 27
avril 1848. Ensuite, pendant la Deuxième guerre
mondiale, la Résistance inaugure une fraternité
des droits de l’Homme qui a rejoint le principe de
liberté.
Selon Catherine Chalier, la
fraternité est aussi la seule chose qui reste, quand la
tourmente a détruit tous les liens et Robert Antelme,
dans son livre L’espèce
humaine, sur sa vie en camp de
concentration précise « On ne pouvait puiser de
vraies forces hors de la fraternité avec les autres ici.
» Au fondement de l’anthropologie «
l’unité indivisible de l’espèce
humaine » est ce moment fondateur qui unit
l’environnement social au noyau le plus intime de
l’être celui de l’immanence vitale.
L’architecture intérieure de la fraternité
noue l’Être en soi et le social-historique. Cette
extériorité, si pénétrante qui
entame le soi pour le lier au monde, initie un processus de
rencontre et laisse advenir que tout être est pour
l’humain un semblable comme un frère.
Mais quel avenir aujourd’hui pour la
fraternité dans une période où les liens
institutionnels s’affaiblissent, les liens sociaux se
délitent, les familles se recomposent et avec elles, les
familles monoparentales et adoptives apportent de nouvelles
configurations du bien commun en se différenciant
d’une société traditionnelle ? Les
individus se tournent vers un ordre plus fraternel que
paternel, du fait, des avatars de la paternité, ce qui
rend plus perceptible la fragilité de la
fraternité. La société de consommation
s’essouffle et ne trouve plus dans l’individualisme
la liberté escomptée porteuse de toutes les
promesses. Cependant, au vocable de la fraternité, lui
est préféré celui de solidarité,
car moins chargé d’ambivalence et donc plus neutre
puisqu’il se fonde sur un lien
d’intérêt réciproque entre les
hommes. La solidarité est beaucoup plus concrète
et ne présuppose ni lien organique, ni religieux ou de
filiation.
Il s’avère donc
nécessaire de reconnaître la polysémie de
la notion de fraternité et d’en dégager les
différents modes d’interprétation
qu’une société se donne au regard de la
question essentielle, celle de la filiation. Le biologique par
les liens du sang engendre frères et sœurs, ils
partagent la même origine, ce qui exclut les
non-frères et les non-sœurs. Le monothéisme
a laissé apparaître la fraternité et la
religion chrétienne a fait du fils un frère
créant une filiation symbolique avec Dieu/le Père
qui distingue les fidèles des autres humains. Le
sociopolitique, en tant que métaphore du corps social,
est doté d’une autonomie politique qui fait des
frères et des sœurs issues d’une matrice
originelle. Cependant, les tentations sont nombreuses de se
représenter cette matrice comme la Nation, la grande
famille dont la mère serait la Cité avec pour
conséquence l’exclusion de l’étranger
puisque seuls les frères seraient en adhésion
avec la mère-Nation dans l’espace politique. La
fraternité est au cœur des mouvements
d’inclusion et d’exclusion. Elle représente
aussi l’oppression de tous ceux qui ne sont jamais
choisis.
Notre société est
fondée sur la Loi, les droits de l’Homme
adossés au père dans une filiation
patrilinéaire. Cependant, les sociétés
démocratiques ouvrent sur une filiation
matrilinéaire et la fraternité devient un
élément de la structure de la parenté. La
psychanalyse et l’anthropologie s’entrecroisent
pour appréhender les mutations de la subjectivité
et les profondes transformations sociales que suscitent ces
deux modes de filiation. Les organisations sociales
matrilinéaires ont introduit non seulement la
complexité, mais des formes de plus en plus
singulières régissant notre
société. Actuellement, des singularités
dans la filiation se laissent percevoir. Le grand-frère
et la mère peuvent soutenir l’interdit et la
protection qui incombent au père.
Ces mutations sociales amènent
à distinguer les oppositions entre le lien de filiation
et les liens d’affiliation et à envisager des
nouveaux contenus d’alliances, par exemple dans les
familles recomposées et monoparentales qui se
constituent en réseau. C’est la prohibition de
l’inceste qui est au fondement des alliances
matrimoniales comme condition de l’échange et de
la transmission.
Pour préciser notre pensée,
nous faisons référence directement à
l’exposé de Charles-Henri Pradelles de Latour sur
les systèmes matrimoniaux. Il situe sa réflexion
dans la continuité des Structures
élémentaires de la parenté de Lévi-Strauss et des anthropologues de
la parenté, Françoise Héritier en
tête, qui distinguent deux modalités de
l’interdit de l’inceste. L’une repose sur
l’exogamie propre à la filiation, l’autre
est tributaire des alliances matrimoniales dans les
sociétés traditionnelles, explicitant que les
preneurs de femmes sont redevables d’une dette symbolique
envers les donneurs. L’auteur interroge ces deux
modalités de la prohibition de l’inceste
sous-tendues par les conceptions œdipiennes de Freud et de
Lacan. Toutefois, la première modalité, que
constitue Totem et tabou ce sont les frères qui priment, et elle
s’oppose à la seconde où les beaux
frères déterminent l’ordre parental des
Warlpiri, société aborigène du
désert central d’Australie. « Cette
comparaison fait apparaître que l’interdit de
l’inceste
sous-jacent à la conception de l’œdipe freudien est ancré sur une « privation », c'est-à-dire une idéalisation du père et les sacrifices que celle-ci exige, tandis que celui des warlpiri repose sur la dette d’alliance matrimoniale, relève de la « castration » au sens que Lacan a donné à ce terme ; c'est-à-dire une perte imaginaire, voire un manque qui avalise une séparation symbolique . De ces deux modalités de la prohibition de l’inceste, en découlent deux positions subjectives et deux actes différents : sacrifice unissant les consanguins ou l’autre relation à plaisanterie séparant les alliées. »
La dette symbolique devient- elle ce lieu
de médiation qui permet d’envisager la
fraternité entre les alliés ? Ce tiers
séparateur nécessite des garants, et cette dette
rend possible qu’une parole circule et puisse
s’adresser à autrui.
La question du fraternel est aux origines
de la psychanalyse. Freud a manifesté son
intérêt pour les liens fraternels pour maintenir
d’une part, la prohibition de l’inceste entre
frères et s?urs et d’autre part,
l’identification par le retournement de la haine en
tendresse homosexuelle. Freud a donné une
prépondérance structurale au complexe oedipien du
fait de sa transcendance sur le complexe fraternel de
structuration horizontale. Néanmoins,
l’articulation de ces deux complexes et de leurs
différentes triangulations s’avère-t-elle
une nécessité vitale pour le sujet dans ses
diverses conflictualités et ses identifications ? Selon
Piera Aulagnier, aux origines du sujet le désir de
l’un est égal au désir de l’autre et
assure une continuité dans les processus
identificatoires. Ce fond commun représentatif de
plaisir et de désirable est mis à
l’épreuve par l’étranger,
l’anticipation du désir de l’autre, la
rupture. L’égalité, comme lieu de la
castration, est associé à une loi partagée
commune à tous et relie le sujet au groupe. Il initie le
sentiment de fraternité. Comment appréhender
cette qualité relationnelle dans la fratrie ?
Le récit de la Genèse situe
le fratricide aux origines de l’humanité. Le mythe
de Caïn vient interpeller les humains dans leurs liens de
socialisation avec un frère, son semblable. Ce meurtre
atteste de la violence, voire de la rage que suscite
l’envie de posséder l’imago paternelle
à l’aune de son assujettissement à
l’imago maternelle, alors qu’un frère le
contraint au détachement, à la pluralité.
Ce lien fraternel porte la trace d’une chute narcissique,
témoignage de la haine jalouse entre frères.
Cette haine se donne à voir et
s’expérimente par la mise à
l’écart du semblable. En effet, à la source
du sexuel, ce lien primitif est-il un impossible fraternel qui
vient faire débat avec un idéal fraternel ?
C’est la Révolution qui a
permis aux individus de s’affranchir d’un ordre
fondé sur le divin, incarné par la royauté
et la religion. La Révolution française a
laissé advenir un ordre fraternel favorisant la
liberté de penser et de s’associer. De fait, au
XVIIIème, la Franc-maçonnerie qui se
reconnaît comme fille des lumières, sollicite
l’esprit rationnel et les principes de liberté et
d’égalité. Elle fait de la
fraternité le liant de son association. Ce lien mis en
pratique laisse-t-il entrevoir le difficile mythe du même
au regard de la pluralité ?
La fraternité s’est
révélée au cours de la Révolution
française dans ses exigences de solidarité, de
réciprocité, comme dans ses violences fratricides
dévoilant son négatif absolu : la Terreur. Les
liens sociaux, les alliances et les pactes sont fondés
sur l’amour, la fusion, mais aussi dans
l’ambivalence amour/haine, l’envie, la
rivalité, la jalousie. Ces liens ont laissé
apparaître les enjeux de pouvoir et de domination du
masculin.
La question de la fraternité se
donne à voir dans ses pires excès :
l’élimination du féminin et la folie du
fantasme d’auto-engendrement quand « les
frères sont fils de personne. » Ce fantasme est
à l’origine d’une politique
d’exclusion et de rêve totalitaire qui ont
emportés les frères dans l’archaïsme
et le chaos. Selon Jacques André, l’archaïsme
et le chaos ont mis en ?uvre la relation fondamentalement
homosexuelle de la relation fraternelle, sombrant dans
l’échec du double où autrui n’est
plus un autre semblable dans lequel on se reconnaît mais
le reflet de soi-même.
L’union incestueuse des
frères détruit le lien social. Freud
précise que l’interdit de l’inceste est le
seul obstacle à la régression de la
société naturelle qui ne peut aller que vers la
horde, vers la masse et la confusion.
Ce lien incestuel adelphique et oedipien
se retrouve dans les sectes comme dans la horde primitive
d’avant le meurtre du père du temps de la
soumission, de la rivalité homosexuelle.
L’identification au chef est adhésive et
lui-même, il est en pulsation avec son groupe. Ce retour
du patriarcat, dans sa forme du contact le plus primitif, vient
interroger une société néolibérale
dont le fond serait celui du matriarcat. La fraternité
serait-elle un mode de résistance qui s’oppose au
retour de l’une ou de l’autre de ces figures
archaïques ?
Mais un autre social est-il possible ? La
figure du patriarcat et la figure du matriarcat se doivent
d’être refoulées par le social.
Néanmoins, ces figures archaïques, dans leur double
polarité anthropologique et psychanalytique
préfigurent dans le vécu psychique un contenu
qui, dès l’origine du sujet, signe sa rencontre
avec ces formes inconscientes élémentaires. Elles
sont un préalable à un rapport dialectique homme
/femme et initient l’émergence d’une fraternité discrète. Selon Lacan, les bouleversements sociaux et
subjectifs auxquels les humains sont confrontés et
devant lesquels nous sommes toujours trop inégaux
nécessitent cette fraternité. Est-il possible
d’envisager une fraternité entre homme et femme ?
Régis Debray dans son livre Le moment de fraternité précise que la fraternité
n’est pas donnée d’emblée,
qu’elle ne va pas de soi, qu’elle se construit et
s’éprouve. Elle est donc du côté de
l’engagement des combats et des épreuves
assumées en commun qui font tenir les humains entre eux
plutôt dans leurs dissemblances en mobilisant les
affects.
« On ne naît pas frère ou sœur, on le devient.».
Marie-Laure Dimon
1er février 2011 |
|
|||||||
|
|
|||||||||
|
|
|||||||||
|
|
|
||||||||
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|