les « rencontres-débat » du cipa

Devenirs de la Neurotica ? Traces et chair
introduction Marie-Laure Dimon

Le Collège International de Psychanalyse et d’Anthropologie inscrit dans la filiation freudienne et attentif aux transformations à l’œuvre dans la société et la culture, travaille à développer la théorie psychanalytique et la clinique éclairant les nouvelles formes de subjectivation avec, au fondement de la spécificité humaine, la notion anthropologique d’empathie. Cette notion a été abordée sous ses différents aspects dans nos séminaires « Anthropologie de l’empathie et clinique psychanalytique » et « Un social possible ? »
Au nom du CIPA, je tiens à remercier tout particulièrement les intervenants d’avoir répondu favorablement à notre invitation et les personnes présentes pour l’intérêt qu’elles portent à cette rencontre-débat.

La Psychanalyse, les Neurosciences et le Sociopolitique interrogent l’intelligence du corps comme lieu d’émergence de la sensibilité et avancent dans la compréhension d’un « Je /corps/monde », carrefour de bouleversants impacts émotionnels, de sensations et d’affects enracinés, à l’insu du sujet, dès sa naissance.
Ces traces de chair ne cessent de surgir tout au long d’une vie, favorisant la pensée, l’imagination et la rencontre avec autrui. Elles sont l’archéologie psychique permettant le passage d’un espace à un autre, traversée éminemment singulière qui, dans la cure analytique, est le propre du travail du transfert et du contre-transfert.

Freud, dans un moment historique de la psychanalyse, abandonne la Neurotica au profit du fantasme et c’est la théorie de la séduction qui prend place dans les fantasmes originaires, préhistoires de l’humanité.
La Psychanalyse s’aventure en deçà du trauma psychique et du refoulement aux limites de l’impensable par une théorie de la vie émotionnelle, aux origines de l’affect et de la représentation. Ainsi, le pictogramme, les signifiants formels, les signifiants énigmatiques, mais aussi l’impact esthétique sont à l’origine des traces, dans la forme du sentir et du processus de réflexivité. Ces fines articulations s’inscrivent par l’engrangement mnésique et la qualité de l’expérience perceptive originaire et sont mutilations lorsqu’elles infligent à la psyché le rejet jusqu’à « vomir le monde ».
Traces de rêve souligne René Char, mais aussi traces de crimes évoquées par Emmanuel Lévinas…Ces traces que, la présence du regard de l’autre en soi et sa parole, tentent d’apprivoiser et de rendre pensable pour qu’advienne le conflit psychique, ressort du processus de rencontre entre « un je/monde. »
Rencontres, qui relatent la richesse des mythes originaires et du traumatisme tant individuel que groupal et institutionnel. Rencontres, qui s’inscrivent dans la succession des générations et, de ce fait, sont inséparables des traces déposées dans la culture. Ce puissant travail de la Kulturarbeit, auquel l’œuvre de Nathalie Zaltzman nous a familiarisé, incite la singularité d’un « Je/corps » à transformer les impacts, les traces, en expériences individuelles et collectives.
Merleau-Ponty insiste sur le rapport du corps au monde comme chair du sensible qui se fonde par insertions réciproques, coappartenances ontologiques entre le Moi et le monde.
C’est Robert Vischer qui a théorisé le premier l’empathie à partir du processus d’identification partielle, et exprimé le caractère sensoriel de l’empathie comme une jonction esthétique avec l’œuvre d’art. La sensation permet l’identification par la projection affective sur l’objet, c’est « se sentir dedans », et l’individu est alors affecté dans sa sensorialité par les formes et ses contenus.
Mais, Freud tout en reconnaissant la théorie de Vischer, va plus loin que l’identification. Il pose au cœur de l’empathie ce qui est étranger à l’autre-semblable, son inconscient. C’est par l’imitation, par les muscles de son corps qu’un individu peut se représenter un autre sans avoir à le penser, ceci en référence aux traces mnésiques des gestes déjà produits. Cependant, Freud demeure ambivalent vis-à-vis de la notion d’empathie puisqu’il privilégie pour les analystes, l’étude par l’intellect du fonctionnement du préconscient.

Le fil rouge de cette matinée situe la notion d’empathie comme essentielle dans la construction de l’intériorité du sujet, de son lien avec autrui et ceci dès la naissance de la vie psychique. Cette notion est appréhendée d’une part dans une démarche psychanalytique aux origines de la vie psychique et aux origines du groupe et d’autre part dans une démarche matérialiste des neurosciences par l’agencement des connexions cérébrales élémentaires qui, dès la naissance, permettent de réagir puis initient l’individu à se représenter en résonance avec le monde social.

La Psychanalyse, par l’essor des travaux de recherche sur les bébés, reconnaît la capacité empathique chez l’humain comme consubstantielle aux interactions mère-enfant qui, dans les soins maternels, assurent une continuité environnementale. Le bébé se sent compris, entouré, porté par cette « conversation intime » que souligne René Roussillon. Winnicott éclaire cette notion avec la préoccupation maternelle, voire la folie maternelle et Bion avec la capacité de rêverie. Kohut a souhaité que le soi et l’empathie deviennent les seuls moyens de connaître la réalité psychique.
Les notions d’accordage mimo-gestuel, de rythmicité, de miroir corporel sont inséparables d’une « mère suffisamment bonne. » Ainsi l’empathie requiert par ce processus de l’entre-je, selon René Roussillon, que les affects de plaisir et de déplaisir ne soient pas antagonistes et fondent ce passage du monde de l’intra subjectif à celui de l’inter-subjectivité, de l’investissement de soi à l’investissement de l’autre.
Comment, à partir de ce champ de l’inter-psychique inséparable du social, analyste et équipe soignante, dans un service de néo-natalité, instaurent-ils ce dialogue corporel avec le nourrisson prématuré, quand les limites antérieures de la vie sont repoussées de plus en plus tôt par les techniques biomédicales et donnent à voir ce qui aurait dû être interdit ? La métapsychologie de la psyché du nourrisson initie-t-elle l’analyste à transformer sa préoccupation en contenance dans un contact passant par le regard qui contient de l’autre ? Cette enveloppe charnelle est aussi portée par la voix, forme de douceur du toucher. Cette enveloppe permet de recevoir du nourrisson ses affects de violence, d’angoisse et de dépression liés aux motions pulsionnelles.

La démarche cognitive reconnaît au sentiment d’empathie son halo d’affects liés au langage, au rêve, à la conscience. Les neurosciences ont découvert les neurones miroirs et les attracteurs qui permettent de reproduire mentalement des actions, d’imiter les autres et de deviner les états mentaux. La notion d’empathie est une donnée biologique qui, dans la conscience, n’assigne pas le sujet à un lieu puisqu’il peut regarder d’un autre lieu et avoir accès à la connaissance d’autrui sans pour autant s’approprier ses sentiments. Cependant, il y a chez l’humain une capacité à désorganiser son propre monde, quand celui d’un proche est désorganisé. Cette aptitude émotionnelle de se laisser modifier par le monde, ne donne-telle pas actuellement une place trop importante à la conscience visuelle au détriment des capacités de libre arbitre ?

Dans notre société, l’excès d’images court-circuite les pensées, vient choquer les sensations et tente d’effacer l’imagination. Quelle place le virtuel laisse-t-il à l’individu pour continuer à vivre en groupe et à penser le groupe, quand jouir de soi-même dans un objet sensible devient une évidence ? Le virtuel vient-il chercher les individus aux origines du groupe dans cette tension entre un fond commun narcissique et le désir individuel ? C’est l’empathie, enracinée dans ces petites sensations transmises par le virtuel, qui permet de maintenir un lien avec les autres dans le présent, en l’absence de la présence réelle. Ces sentiments imperceptibles peuvent-ils trouver la force de se lier aux expériences vécues quasi-originaires de rencontre avec un autre-semblable, tout en gardant pour le sujet garder sa capacité de laisser entamer son narcissisme en le séparant de ses expériences d’auto-sensualité ? Ces sentiments contribuent-ils à maintenir le sujet dans le groupe et à l’éloigner de ses propres sensations aux profits d’affects partagés ?

Le fil rouge de cet après-midi situe notre réflexion au plus près de l’intériorisation du regard d’autrui, nécessaire à la constitution de la singularité du sujet qui présuppose un écart pour identifier l’autre semblable et laisser émerger une rencontre empathique.
Certains écrivains à la sortie des camps de concentration ou ces enfants qui ont survécu seuls pendant la durée de la dernière guerre mondiale ont transmis à la communauté des hommes, ce douloureux travail de reconstruction de la singularité de l’être et de l’intime. Ces chercheurs de la condition humaine, ayant vécu la mise à distance du regard de l’autre, l’insoutenable défection du sentiment d’humanité les rejetant de la matrice sociale, ont été contraints pour vivre, d’éprouver et de retrouver des sentiments immobilisés au plus profond d’eux-mêmes. L’intériorisation du regard de l’autre passe par l’écriture. Ces écrivains trouvent ce regard par le contact avec les mots et par la contemplation empathique avec un monde rempli de couleurs, de sons et de rythmes. Cependant, ce passage de la perception à la sensation exige le silence pour s’approcher de l’impensable, de ces traces inscrites dans leur chair et dans leur âme, permettant ainsi de porter un autre regard sur eux-mêmes, une autre façon de se voir percevant le monde et de se réinstaller par la langue dans le récit. Ils ont privilégié en la revendiquant la singularité au collectif, mais, par la littérature, réuni le particulier au collectif.
D’autres choisissent l’écriture pour témoigner, rendre compte, retrouver à nouveau des liens sociaux avec les autres semblables. Comment envisager ensemble le sentiment de honte, quand le regard des libérateurs ne reflète que l’effroi de la vision de leur déchéance ? Cette honte, ultime rempart du social, peut être un levier pour chercher la qualité de contact avec autrui dans la dignité : honte, pour les uns d’avoir été exclus et pour les autres d’avoir exclu, non seulement du groupe social et de sa nécessaire solidarité humaine, mais aussi de l’espèce humaine. Par l’écriture et la parole, ils ont retrouvé au fondement de l’anthropologie « l’unité indivisible de l’espèce humaine » selon R. Antelme. Ces écrivains amènent les autres semblables à partir de ces traces de la défaite humaine à retrouver une capacité identificatoire et empathique par l’actualité des mots et le témoignage qui, au-delà du récit, les contraints à attester toute leur vie de la question du mal.

Mais l’exercice du pouvoir politique peut-il donner une place aux sentiments ?
Dans les sociétés démocratiques, l’émotionnel occupe un espace important sur la scène publique, de fait, les individus demandent à la politique protection et reconnaissance de leurs souffrances. Les sentiments de compassion et de pitié permettront-ils d’accueillir et d’entendre la précarité des destins individuels, les exclusions sociales et les problèmes identitaires ? Cette montée de l’émotionnel et de l’élan collectif du « Tous ensemble » sont à l’origine de nouvelles formes de solidarité, mais celles-ci ne recouvrent-elles pas une dimension plus anthropologique que politique ?
Le risque n’est-il pas d’effacer la singularité des êtres par les dérives d’un insatiable sentiment d’empathie où les individus, au-delà du plaire et de la séduction, sont dans une absorption du monde qui les vouent à l’océanique du sentimentalisme, le contraire de l’empathie ?

Les sociétés et les individus seraient-ils plus en souffrance des dérives du sentiment d’empathie que de son défaut ? Or, la souffrance n’est-elle pas un levier indispensable au processus de projection du sentiment d’empathie ? Ce sentiment est-il un lieu de la subjectivité paradoxale où l’inconscient individuel et le métasocial s’interpénètrent et s’articulent autour du pouvoir de la vision? Le monde de l’image inséparable de la culture conduit le spectateur à regarder le visage d’un autre individu et ce faisant, de commencer à l’imaginer, à condition que le mouvement sensible de la vie lui permette de s’abstraire de l’autre sans pour autant rompre avec soi et reconnaître dans ce semblable du dissemblable. Freud a souligné l’importance de la compréhension inconsciente de l’autre dans un processus culturel. Mais cette activité spirituelle est inséparable de la réflexion pour qu’advienne l’empathie.

Marie-Laure Dimon
1er février 2010

Bibliographie
Stefania Caliandro, Empathie et esthésie : un retour aux origines esthétiques, p. 771 à 791 in L’Empathie, Revue Française de Psychanalyse, tome LXVIII, juillet 2004.
Jean-François Rabain, L’empathie maternelle de Winnicott, p. 811 à 829, ibidem.
Stefano Bolognini, La complexité de l’empathie psychanalytique : une exploration théorique et clinique, p. 877 à 895, ibidem.
François Gantheret, Moi, monde, mots, p. 175 à 213, Connaissance de l’Inconscient, Editions Gallimard Paris 1996.
dernière mise à jour
le 28 juillet 2010
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