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RENCONTRES-DEBAT
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les « rencontres-débat »
du cipa
L’incroyable besoin de croire
introduction Marie-Laure Dimon
Le Collège International de
Psychanalyse et d’Anthropologie en continuité avec
l’anthropologie freudienne fonde sa recherche sur une
dimension pulsionnelle où l’individuel et le
collectif s’interpénètrent tout en
étant distincts. Le collège pose la question du
sujet et du groupe dans les mouvements paradoxaux de
socialisation et d’individuation qui lient et
séparent l’individu tant du point de vue psychique
que groupal et anthropologique. Cette recherche fondée
dans un esprit d’interdisciplinarité favorise une
ouverture pour maintenir en éveil la
créativité, étayer, repenser et
élargir la théorie. Ouverture indispensable pour
éviter l’enfermement dans une attitude solipsiste
qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité couperait la recherche
psychanalytique de ses racines les plus profondes, à
savoir ses attaches culturelles représentées
entre autres par le social, le politique et le religieux.
Les religions ont un rôle de tissage
avec les trames du langage, de l’athéisme et de
l’agnosticisme. Elles éclairent le besoin de
croyance en l’unique que l’humain a mis en forme
dans le monothéisme. Pour Freud « le Dieu de chaque homme est à
l’image du père… Ce Dieu n’est au fond
qu’un père élevé au rang
supérieur. »
Comme le précise Claude Lefort, une
société qui oublierait son fondement au religieux
vivrait dans une pure immanence à elle-même.
Madame, c’est un plaisir et un
honneur, de vous recevoir au CIPA et nous vous remercions
très cordialement d’avoir accepté cette
rencontre-débat.
Dans une approche psychanalytique et
anthropologique, vous nous invitez par vos ouvrages Cet incroyable besoin de croire et Thérèse
mon amour à une
traversée des disciplines. Cette traversée, si
particulière à votre œuvre, permet une
élaboration créative des conflits de
l’intra-psychique et des conflits avec
l’extériorité, notamment ceux qui
parcourent les sociétés. Les expériences
des cures analytiques, frontalières ou pas,
requièrent par la parole comme vous le précisez,
« ce toucher aux pulsions,
aux passions en passant par les sensations. »
« Je me
voyage » dit
l’héroïne d’un de vos romans qui
déplace ses frontières intérieures pour se
constituer une identité. Cela lui permet-il de mieux
comprendre l’intense plaisir que le besoin de croire
produit dès l’origine ?
Ce mouvement d’investissement
psychique se reflète sur lui-même à
condition que l’environnement soit « suffisamment bon
». Ce besoin anthropologique de croire accompagne
l’individu tout au long de sa vie. Il initie la mise en
activité du psychisme avec son émotionnel
où le sujet dans son immanence se lie par le plaisir
à un Objet d’amour porteur de toutes les passions.
Ce processus anime l’affect aimant qui conduit à
la sublimation. Cependant à l’environnement
« suffisamment bon », vous convoquez dès la
naissance le père aimant/aimé.
Votre conceptualisation immanentiste du
besoin de croire vous fait interroger le christianisme dans son
apport préhumaniste, sa force de sublimation et son
intense activité de représentations dites «
esthétiques ».
Le fil rouge de vos ouvrages indique que
le christianisme témoigne d’une humanité
infantile, incestuelle et parlante, mais tellement souffrante
et d’un rapport direct au père dans une
identification primitive.
Le christianisme ne s’adresse pas au
père de la loi, mais au père qui donne une place
essentielle à la souffrance et à la mort et ceci
dès l’origine.
La religion plonge ses racines dans la
culpabilité envers le père aimé, et cette
notion de culpabilité vous la conceptualisez par le
fantasme « Un père est
battu à mort ». Cet
inédit théorico-clinique du « Fils Père battu à mort » que met en scène
l’Evangile de la passion donne-t-il un sens à
l’humanité souffrante fondée sur le
refoulement de l’inceste ? Le déplacement de
l’amour incestuel pour le père sur « la souffrance passion » peut-il déculpabiliser cet amour
qui est à l’origine du processus de sublimation ?
Actuellement, la société est
travaillée par les passions froides qui
instrumentalisent les individus. Certains ne risquent-ils pas
de perdre la capacité de souffrir ? Cette perte
conduirait-elle à la déshumanisation et à
la barbarie ?
Freud considère que la religion est
une forme de sublimation et c’est la désirance
pour le père qui doit être sublimé et non
le père. Freud pose dans la culture l’idée
du Totem comme origine de la pensée permettant la
représentation de l’Unique. Le meurtre du
père primitif est donc une représentation qui
crée du père, écrit Dany-Robert Dufour,
c’est à dire du personnage liant une
fantasmatisation archaïque au plus près de
l’animalité avec un appel à la
légitimation collective.
Que devient ce père tué par
ses fils ? Il est élevé au rang de victime
sacrificielle et devient un idéal pour les
frères, ce qui engendre au cours du temps de la
désirance pour le père. Mais cet idéal les
fils ne l’atteindront jamais, puisqu’ils ont
renoncé à la fois collectivement et
individuellement en leur for intérieur à devenir
semblable au père.
Ce meurtre du père totémique
ouvre la voie à l’ambivalence, au père
oedipien, à la symbolisation, et se différencie
du point de vue de la religion puisqu’il soutient la
réconciliation et le triomphe sur le père de la
vie de la sensorialité. Il faut oser se rebeller pour
désirer, Il faut oser tuer le père pour oser
penser.
Au fondement de la société,
le père des origines et les fils, dans leurs rapports de
violence et de force, ont monopolisés les femmes et avec
le père du patriarcat elles sont livrées à
leur sensorialité du fait de leur proximité avec
la nature. Freud soutient ce père au nom du triomphe de
la vie de la spiritualité.
Avec la reconnaissance de l’angoisse
se superpose le père de la nostalgie, aimant et
protecteur, proche du besoin religieux. Ainsi apparaissent les
deux faces du père cruel et narcissique, aimant et
protecteur, ce qui favorise non seulement
l’idéalisation recouvrant la culpabilité,
mais aussi la transcendance et l’autorité.
La société contemporaine se
tourne vers un père dont la nécessité est
centrée autour de la notion d’amour, voire de ses
enjeux. Ce père exposé à la
paternité de chair et de contact, pris dans un va et
vient entre la chair et l’esprit, est contraint à
s’incarner comme « responsable
de ses œuvres et de ses limites » selon François Duparc.
Ce n’est donc plus le père
dominant qui est responsable de l’organisation du lien
social, mais ce frère, ce semblable en résonance
avec ses émotions, ses affects, soumis à la
passion des pères, à l’abîme de
l’impuissance et à la castration.
Ainsi une forme de symbolique change,
s’affaiblit puisqu’il dépend de
l’évolution d’une forme de culture. La
question de la sublimation se pose comme contrepoint à
ses déliaisons et celle de l’incestuel comme un
refuge au déni des conflictualités du fait de
l’emprise de l’amour.
Vous apportez par le fantasme « un père est battu à mort » un autre regard sur la question du
père dans la société contemporaine.
Dés la naissance le petit garçon et la petite
fille, dans leur singularité, sont soumis aux affres de
la passion auprès du père primitif. Ce fantasme
les engage-t-il dans un but social qui serait le plus
élevé, celui de la culture ?
Dans cette rencontre avec le
christianisme, vous nous invitez à donner du sens
à la souffrance en reliant le fantasme « un père est battu à mort » au fantasme freudien « un enfant est battu ».
Mais la puissance affective de l’expérience
infantile est-elle un levier suffisant face à la
fascination du pouvoir qu’exerce le sadomasochisme dans
la traversée passionnelle ? Et la culpabilité, la
transgression ne recouvrent-elles pas alors la sublimation ?
Votre relecture de Totem et Tabou est
filtrée par l’interprétation du fantasme.
Vous rangez « un enfant est battu
» parmi les fantasmes originaires. Leur
particularité donne aux événements un
caractère composite entre réalité et
imagination, singularité et universel, formations
psychiques et individuelles. Ce fantasme – un enfant est
battu – permet-il d’interroger la
consubstantialité, « enfant/père
battus » dans une
traversée transgressive à la lumière de la
doctrine de « La
Trinité » ?
Mais ce père de la religion est-il
uniquement un « bon
père » ? Lui qui
a tout pouvoir de création pourquoi abandonne-il son
fils à la passion et à la mort?
Quelle place la mère a-t-elle
auprès de ce fils ? Certes, elle est sa mère et
elle intercède auprès de Dieu. Mais le destin du
fils n’est-il pas lié au père bien avant sa
naissance ? Quel sort ce Dieu-Père réserve-t-il
à la jouissance et au féminin, au fondement de la
structure humaine? Le monothéisme serait-il masculin ?
Ou bien ouvre-t-il la voie à un maternel paradoxal qui
maintiendrait une tension avec le féminin ?
Toutefois, les trois religions
monothéistes ne structurent-elles pas
différemment le sujet dans son rapport au père ?
Dans la crise des valeurs que traverse
notre société, vous dites que s’il y a des
valeurs à sauver c’est l’amour et
l’humanisme.
L’humanisme laïque repose sur
un travail psychique constant de désaliénation
face à l’affaiblissement de la transcendance et de
la valorisation des liens sociaux à condition que les
individus distancient leurs propres objets de plaisir par
l’exigence de sublimation au profit du plaisir de
représentation où l’esprit humain pourrait
s’épanouir dans le partage avec les autres, la
création culturelle et artistique. Mais l’homme
apte à la communauté politique est un homme
privé de la transcendance avec le divin. Il est dans la
croyance en un objet porteur d’un savoir, celui
d’un sens général dans la conquête de
son humanité.
Vous nous invitez à
reconnaître une dette à
l’onto-théologie dans la refondation de
l’existence humaine, mais que devient alors
l’humanisme quand il n’est pas religieux ?
Cet humanisme serait-il la grande
inquiétude de la société contemporaine ?
Cette société se situe au plus près de
l’ontogénique et du phylogénétique,
du fait de l’exigence pour le sujet de se construire une
intériorité condition de son autonomie et de sa
liberté en d’autres termes d’être
responsable de soi pour rencontrer autrui. Cependant, le
concept d’altérité ne demeure pas
uniquement une affaire de discours, mais une inscription dans
le corps par la reconnaissance de la singularité de
l’être et du sensible en lien avec le monde.
L’intériorité des êtres se nourrit
d’une quête de sens. Les individus se
tourneraient-ils actuellement vers les mystiques pour
s’approcher d’une recherche architecturale de
l’intériorité absolue ?
A l’entrecroisement du roman et de
la psychanalyse, votre ouvrage Thérèse
mon amour rend
Thérèse vivante par ce puissant débat
entre la sublimation et le sexuel. Vous faites résonner
ses textes par leur rythme et leur vitalité. Le roman
des « Demeures » éclaire à la fois un
féminin et un être mère qui étaye et
transmet les espaces de la vie intérieure, les moments
de passage avec l’extériorité, le groupe,
la création par la capacité d’aimer, mais
aussi un masculin développé qui se réalise
dans l’acte politique de fondation.
Pour les mystiques les frontières
s’effaceraient-elles entre les oppositions, les
antagonismes des rôles, des fonctions et les exigences
contraires nommées masculin et féminin ? Et ceci
pour que l’invention de leur parole, de leur
écriture puissent d’abord passer par ces
antagonismes. Les mystiques vivent pleinement leur monde
interne porté par un intense amour au Dieu
(Père-fils) qui leur donne toutes les audaces.
Thérèse d’Avila parle
d’amour, mais vous signifiez qu’il ne s’agit
pas d’un pur amour qui se veut « travail sans travail »,
amour passif et privation de tout, absorbé par le divin.
Thérèse guidée par ses passions, ses
sensations se ressource dans les textes bibliques.
L’écriture devient-elle chair en liant le sentir
au penser par un récit qui la sort de l’immersion
sensorielle et de la mélancolie originaire ?
L’émergence du mouvement de
pensée en alliance avec le Moi-corporel permet-il
à Thérèse de vivre les délices de
l’extase et la jouissance infinie du sentiment
océanique sans pour autant s’y engloutir ?
Thérèse est rebelle au Père idéal
« l’amour comme une
lutte à mort ».
Elle fait appel aux diverses figures du Père, au Dieu le
plus miséricordieux qui, au demeurant, est tout aussi
exigeant. Ces temps de réconciliation avec Dieu passent
par la réparation et rejoignent l’idée
freudienne de leur articulation avec la position
dépressive et la créativité.
Comme vous le précisez, le
christianisme a fait de la parole l’objet ultime de
l’amour et du désir. Du plus profond de
l’intime, Thérèse approche Dieu par la
Parole qui s’est faite chair et la chair se fait parole.
Penser la chair à partir du
christianisme serait-ce la promesse d’unité par
l’événement de l’incarnation du
Christ ? Mais l’écart infranchissable maintenu par
le tabou institue la parole et déchire les êtres.
Merleau-Ponty souligne que la
transversalité indique l’origine de la chair par
le sensible, élan vital du corps propre qui
s’élargit au monde et à autrui,
animé d’un désir d’absolu de les
rejoindre dans son corps. L’idée de
réciprocité, de chiasme introduit les sciences du
langage « autour du
sujet de l’énonciation travaillé par
l’inconscient »
inséparable de la corporéité.
De fait, vous indiquez, Madame, que
« Parler en psychanalyse », c’est ouvrir la boîte
de Pandore de la signifiance par le langage qui morcelle et
articule les identifications à autrui, les formes de
tyrannie adressées au père du patriarcat, les
fragilités de la fonction paternelle… et les
avatars de la maternité.
Vous rappelez, Madame, que la culture se
soutient du langage et qu’il n’y a pas de « langage sans créativité parce
qu’il n’y a pas de langage sans sublimation ».
Dans le cadre du transfert,
l’expérience du langage, le processus de
signifiance, la parole appuyée sur le silence,
produisent le déplacement du dire par rapport à
lui-même pour le rendre sensible à
l’indicible. Vous nommez ce déplacement « une révolution infinitésimale ».
Ce déplacement est-il aussi, le
produit d’une fracture avec l’Unique, la
divinité absolue, et permet-il alors au processus de
sublimation de requérir toute sa souplesse ? Ce
décalage inhérent à la sublimation pose
l’exigence pour le sujet d’intérioriser des
limites civilisatrices mais aussi lui donne accès
à une dissidence joyeuse où il devient plus
sensible aux mots qu’à la chose, favorisant ainsi
une croyance partagée en la dignité humaine.
Marie-Laure Dimon
31 janvier 2009
Bibliographie
ALLENDES-ALAZARD, M. «
Thérèse d’Avila: l’ennemi divin
» in Invention du
féminin, Campagne
Première, 2006.
BALESTRIERE, L. Freud et la question des origines Debœck Université, 1998.
DUPARC, F. « Introduction : le
père dans tous ses états » et « le
père chez Winnicott est-il suffisamment bon ? » in
Le Père – Figures et
réalité, sous la
direction de Jean Guillaumin et Guy Roger, L’esprit du
temps, 2003.
ENRIQUEZ, E. Les
jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Desclée de Brouwer, 1997
KRISTEVA, J. Seule
une femme, L’aube, 2007.
KRISTEVA, J. L’incroyable
besoin de croire, Bayard, 2007.
KRISTEVA, J. Thérèse
mon amour, Fayard, 2008.
METRAL, M.O. « Julia Kristeva
– Thérèse mon amour » in Revue Esprit, août/septembre
2008.
MIJOLLA-MELLOR (de), S. Le besoin de croire, Dunod,
2004.
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dernière mise à jour
le 28 juillet 2010 |
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