les « rencontres-débat » du cipa
Sujet et citoyen : incompatibilités ?
introduction Marie-Laure Dimon
Il y a quelques années le CIPA a
mené une réflexion sur « La Folle illusion de la
normalité ». Nous souhaitions poursuivre cette
thématique sur la notion de folie, cette part
d’irréductible, d’inconnaissable qui surgit en
l’homme.
Mais au-delà de la folie privée
demeure la folie pour laquelle la société a
élevé des murs et construit des asiles. Cette folie pose
la question du sujet qui, dans son caractère le plus
insurrectionnel et non partageable, déclare avec force sa
radicale singularité.
La folie, sous chacune de ses formes, manifeste
l’expérience du tragique et le surgissement d’un
monde pulsionnel. De par son absolu, elle dénonce la finitude de
l’être, d’un monde fondé sur des limites et
met en lumière la tendance à
l’incompatibilité entre le sujet asocial et la
réalité sociale du citoyen porteur des droits de
l’homme défendant la raison.
Cependant le sujet comme fiction ne trouve sa
substance que dans un face à face avec le social et dans
l’épreuve d’une plasticité nécessaire
à la modernité
Quel est donc ce sujet à l’origine
immaîtrisable, inséparable de la conscience mais en
opposition avec le monde extérieur ?
Comment la subjectivité entre-t-elle dans
la dialectique du particulier et de l’universel laissant
émerger le sujet au cours d’un acte, d’un choix,
dans un mouvement de rupture et d’investissement ?
L’œuvre freudienne donne accès
à l’inconscient, au pulsionnel, soumis aux processus de
clivage et à la loi des hommes. La théorie lacanienne met
en lumière le sujet de l’inconscient et du désir
dans son impossibilité de combler le manque dont
l’écart maintenu par le pulsionnel laisse apparaître
un fragile équilibre entre le singulier et l’universel. La
théorie de Piera Aulagnier donne naissance à un Je avec
l’acte d’énonciation et la nomination de
l’affect de plaisir, mais aussi celui d’un savoir du je sur
le je représentable car à la fois historisant et projet
identificatoire, indissociable du plaisir de l’ensemble.
La psychanalyse permet d’avancer dans la
compréhension d’un sujet issu de la lutte de deux contenus
singulier et universel, mais aussi issu de la corporéité
qui fonde son origine comme l’auto-engendrant à condition
que le hors soi ne soit ni un simulacre ni vide de sens commun.
Pour rester dans la pensée de
Cornélius Castoriadis, nous pouvons nous demander si la
psychanalyse et la démocratie ont parties liées dans le
devenir d’un sujet autonome dont l’inconscient est
suffisamment conquis par la raison éprouvée par une
subjectivité réfléchissante capable de remise en
cause, mais dont une part ne cesse de se dérober à la
réalité.
Ces différentes approches de la
conceptualisation du sujet ouvrent sur la notion de liberté en
philosophie politique. La sensibilité de Tocqueville pose
l’exigence d’un sujet démocrate autonome tant sur le
plan symbolique qu’économique et juridique. Cependant
liberté individuelle et liberté politique ne se
soutiennent pas dans la réciprocité. La liberté
n’est pas divisible et se rapproche du vrai, de la
vérité, mais elle révèle pour Tocqueville,
le retrait de chacun dans sa sphère propre, laissant un vide
dans lequel s’engouffre le pouvoir social avec tous ses
découpages et ses conséquences politiques.
La politique est-elle une action, une force qui
institue fondamentalement le « vivre ensemble » des hommes
leur permettant de se gouverner ?
La rencontre de la politique avec la psychanalyse
s’expérimente-t-elle par le mouvement lié à
la création d’un espace commun ?
Dans l’espace social s’affirme
d’une part, l’avènement d’un sujet
auto-institué que le désir de penser par soi-même
met à distance des autres et d’autre part,
l’avènement de la pensée politique dans
l’autonomie de sa mise en scène et de sa volonté de
différencier la sphère politique et la sphère
sociale.
Quelles en sont les articulations, les analogies,
passerelles qui permettront aux citoyens de reconstituer par
soi-même des liaisons entre ces espaces et donner du sens
ensemble ?
Cet espace commun précise Cornélius
Castoriadis, traverse et travaille toute la philosophie politique
depuis la cité grecque jusqu’à la période
contemporaine. Il représente pour la psychanalyse ce travail de
la culture, avec ses exigences civilisatrices et ses modes de
répression pulsionnelle ; scène anthropologique
d’où émerge le sujet dans sa relation à
autrui, éclairant son incoercible tendance à une logique
identitaire qu’il expérimente dans la notion
d’égalité.
L’esprit de la cité, dont parle
Tocqueville, se comprend par le fait que la démocratie est une
grande association humaine dont les repères de
différenciations, les principes de visibilité et
d’intelligibilité, les articulations des rapports sociaux
favorisent la mise en forme d’un social.
Cet espace social verrait la réalisation
d’un sujet démocrate ayant le goût de
l’indépendance, accueillant le conflit, la contradiction
interne en faisant « droit à ses pensées »,
comme l’indique Claude Lefort, ce qui lui donne une espèce
d’égalité sous le signifiant de la connaissance ou
de la passion au contact des autres ?
La domination de la raison permettrait-elle la
réconciliation d’une société avec
elle-même où chacun trouverait sa place, sa fonction et se
satisferait des biens qu’il en retire ?
La raison peut-elle avoir gain de cause sur les
passions ? Tocqueville met en lumière le concept
d’égalité comme légitimité moderne,
représenté par un ensemble de passions et une dynamique
politique indéfinie.
Ce citoyen serait-il donc inquiet de son
identité comme si elle ne pouvait avoir de consistance ?
Serait-il alors agité par la passion sans cesse renaissante?
La passion avec ses jugements faux, ses erreurs,
se objets interchangeables et profondément insatisfaisants ne
contraint-elle pas à appréhender l’objet politique
comme réel ou idéal ?
Claude Lefort, enseigne que la politique classique
trouve sa source dans le désaccord entre raison et passion.
Cette politique est donc par essence conflictuelle. Le conflit ne
porte-t-il pas en lui-même une exigence de vérité ?
Faut-il alors considérer avec Hannah Arendt
que, sans relations vraies entre les hommes, il n’y a pas de
monde commun?
L’expérience, de la liberté
politique et individuelle, laisse entrevoir une liberté qui se
détourne dit Claude Lefort d’un ordre
théologico-politique pour une vérité aux
fondements du pouvoir, du droit, du savoir et de la connaissance.
Cet alliage ne suscite-t-il pas toutes sortes de
résistances propices à la dissolution de la
vérité ?
Les certitudes sont donc mises en question et
reculent les limites du pensable, la plasticité du sujet se
trouve malmenée, et c’est dans
l’égalité des conditions, fond commun de
socialisation que le sujet retrouve un cadre, peut-être un corps
qui le contient.
Dans notre société le mouvement vers
l’égalité pourtant indissociable de celui de
liberté ne séduit-il pas davantage le citoyen ?
Ce citoyen triomphant échange la
liberté contre la sécurité, délaissant un
inconscient irrationnel pour un bien être le plus souvent
matériel, confondu dans un bonheur égalitaire,
voué à l’impuissance collective de
l’idéologie du même supposée réduire
les insatisfactions.
Pour penser la démocratie dans ses
tensions, ses conflits, ses paradoxes, ses relations antagonistes, mais
aussi continuer à expérimenter la notion de
liberté en commun, l’œuvre de Machiavel ne
permet-elle pas actuellement d’accueillir la politique comme
essentielle à la condition humaine en reconnaissant ce qui est
disjoint ?
Mieux, Machiavel va plus loin que le conflit quand
il découvre dans l’irréductibilité de la
division sociale deux désirs antagonistes, deux mouvements
contraires, opposition au fondement de la politique sans laquelle il ne
peut y avoir ni espace social, ni société politique.
A cette opposition fondamentale faut-il ajouter
l’enjeu de la société moderne autour de la place du
lieu vide du pouvoir qui pose la question du pouvoir politique des fils
comme équivalent à celui des pères, en rupture
avec la transcendance et contraint le citoyen à penser le
politique dans l'ici et maintenant ?
La Psychanalyse avance dans la conceptualisation
d’un sujet en posant une forme à son origine pulsionnelle
et chaotique dans une activité pictographique qui donne par le
plaisir et le désirable une représentation originelle de
l’identité du sujet. Le désir de l’un est
équivalent du désir de l’autre et assure par la
notion d’égalité une continuité dans les
processus identificatoires.
Ce fond commun de plaisir et de désirable,
d’égal à l’objet sera mis à
l’épreuve par le différend porteur de la rupture,
de l’anticipation du désir de l’autre, du culturel,
de l’historicité. L’égalité comme lieu
de la castration symbolique est associé à la Loi
partagée qui relie le sujet au groupe.
L’objet politique, peut-il être un
médiateur, figurer un espace de l’entre deux qui ferait
sortir les individus d’un combat binaire, celui du
consumérisme et des jouissances sociales, pour investir la
rencontre entre sujet et citoyen ?
La démocratie peut-elle rester
indifférente et se couper d’un face à face ?
Peut-elle transcender les incompatibilités ? Comprendre et
rendre compte n’a cessé
de dire H. Arendt ? La citer
pour ouvrir ce débat s’impose lorsqu’elle
écrit
« La politique moderne, c’est l’art
de vivre ensemble »
Marie-Laure Dimon
24 mai 2008
Bibliographie
Castoriadis C., L’institution
imaginaire de la société, Editions
Seuil 1975
Lefort C., Essais sur
le Politique, Editions Seuil 1986
Poltier H., Claude
Lefort, Editions Michalon 1997
Tocqueville A., De la
démocratie en Amérique I et II, G.F. Flammarion 1981