dernière mise à jour
le 28 juillet 2010
accueil > « rencontres-débat » > Sujet et citoyen : incompatibilités ?
© 2008-2010 CIPA version 2.12 webmaster@cipa-association.org
les « rencontres-débat » du cipa


Sujet et citoyen : incompatibilités ?
introduction Marie-Laure Dimon

Il y a quelques années le CIPA a mené une réflexion sur « La Folle illusion de la normalité ». Nous souhaitions poursuivre cette thématique sur la notion de folie, cette part d’irréductible, d’inconnaissable qui surgit en l’homme.

Mais au-delà de la folie privée demeure la folie pour laquelle la société a élevé des murs et construit des asiles. Cette folie pose la question du sujet qui, dans son caractère le plus insurrectionnel et non partageable, déclare avec force sa radicale singularité.

La folie, sous chacune de ses formes, manifeste l’expérience du tragique et le surgissement d’un monde pulsionnel. De par son absolu, elle dénonce la finitude de l’être, d’un monde fondé sur des limites et met en lumière la tendance à l’incompatibilité entre le sujet asocial et la réalité sociale du citoyen porteur des droits de l’homme défendant la raison.

Cependant le sujet comme fiction ne trouve sa substance que dans un face à face avec le social et dans l’épreuve d’une plasticité nécessaire à la modernité

Quel est donc ce sujet à l’origine immaîtrisable, inséparable de la conscience mais en opposition avec le monde extérieur ?

Comment la subjectivité entre-t-elle dans la dialectique du particulier et de l’universel laissant émerger le sujet au cours d’un acte, d’un choix, dans un mouvement de rupture et d’investissement ?

L’œuvre freudienne donne accès à l’inconscient, au pulsionnel, soumis aux processus de clivage et à la loi des hommes. La théorie lacanienne met en lumière le sujet de l’inconscient et du désir dans son impossibilité de combler le manque dont l’écart maintenu par le pulsionnel laisse apparaître un fragile équilibre entre le singulier et l’universel. La théorie de Piera Aulagnier donne naissance à un Je avec l’acte d’énonciation et la nomination de l’affect de plaisir, mais aussi celui d’un savoir du je sur le je représentable car à la fois historisant et projet identificatoire, indissociable du plaisir de l’ensemble.

La psychanalyse permet d’avancer dans la compréhension d’un sujet issu de la lutte de deux contenus singulier et universel, mais aussi issu de la corporéité qui fonde son origine comme l’auto-engendrant à condition que le hors soi ne soit ni un simulacre ni vide de sens commun.

Pour rester dans la pensée de Cornélius Castoriadis, nous pouvons nous demander si la psychanalyse et la démocratie ont parties liées dans le devenir d’un sujet autonome dont l’inconscient est suffisamment conquis par la raison éprouvée par une subjectivité réfléchissante capable de remise en cause, mais dont une part ne cesse de se dérober à la réalité.

Ces différentes approches de la conceptualisation du sujet ouvrent sur la notion de liberté en philosophie politique. La sensibilité de Tocqueville pose l’exigence d’un sujet démocrate autonome tant sur le plan symbolique qu’économique et juridique. Cependant liberté individuelle et liberté politique ne se soutiennent pas dans la réciprocité. La liberté n’est pas divisible et se rapproche du vrai, de la vérité, mais elle révèle pour Tocqueville, le retrait de chacun dans sa sphère propre, laissant un vide dans lequel s’engouffre le pouvoir social avec tous ses découpages et ses conséquences politiques.

La politique est-elle une action, une force qui institue fondamentalement le « vivre ensemble » des hommes leur permettant de se gouverner ?

La rencontre de la politique avec la psychanalyse s’expérimente-t-elle par le mouvement lié à la création d’un espace commun ?

Dans l’espace social s’affirme d’une part, l’avènement d’un sujet auto-institué que le désir de penser par soi-même met à distance des autres et d’autre part, l’avènement de la pensée politique dans l’autonomie de sa mise en scène et de sa volonté de différencier la sphère politique et la sphère sociale.

Quelles en sont les articulations, les analogies, passerelles qui permettront aux citoyens de reconstituer par soi-même des liaisons entre ces espaces et donner du sens ensemble ?

Cet espace commun précise Cornélius Castoriadis, traverse et travaille toute la philosophie politique depuis la cité grecque jusqu’à la période contemporaine. Il représente pour la psychanalyse ce travail de la culture, avec ses exigences civilisatrices et ses modes de répression pulsionnelle ; scène anthropologique d’où émerge le sujet dans sa relation à autrui, éclairant son incoercible tendance à une logique identitaire qu’il expérimente dans la notion d’égalité.

L’esprit de la cité, dont parle Tocqueville, se comprend par le fait que la démocratie est une grande association humaine dont les repères de différenciations, les principes de visibilité et d’intelligibilité, les articulations des rapports sociaux favorisent la mise en forme d’un social.

Cet espace social verrait la réalisation d’un sujet démocrate ayant le goût de l’indépendance, accueillant le conflit, la contradiction interne en faisant « droit à ses pensées », comme l’indique Claude Lefort, ce qui lui donne une espèce d’égalité sous le signifiant de la connaissance ou de la passion au contact des autres ?

La domination de la raison permettrait-elle la réconciliation d’une société avec elle-même où chacun trouverait sa place, sa fonction et se satisferait des biens qu’il en retire ?

La raison peut-elle avoir gain de cause sur les passions ? Tocqueville met en lumière le concept d’égalité comme légitimité moderne, représenté par un ensemble de passions et une dynamique politique indéfinie.

Ce citoyen serait-il donc inquiet de son identité comme si elle ne pouvait avoir de consistance ? Serait-il alors agité par la passion sans cesse renaissante?

La passion avec ses jugements faux, ses erreurs, se objets interchangeables et profondément insatisfaisants ne contraint-elle pas à appréhender l’objet politique comme réel ou idéal ?

Claude Lefort, enseigne que la politique classique trouve sa source dans le désaccord entre raison et passion. Cette politique est donc par essence conflictuelle. Le conflit ne porte-t-il pas en lui-même une exigence de vérité ?

Faut-il alors considérer avec Hannah Arendt que, sans relations vraies entre les hommes, il n’y a pas de monde commun?

L’expérience, de la liberté politique et individuelle, laisse entrevoir une liberté qui se détourne dit Claude Lefort d’un ordre théologico-politique pour une vérité aux fondements du pouvoir, du droit, du savoir et de la connaissance.

Cet alliage ne suscite-t-il pas toutes sortes de résistances propices à la dissolution de la vérité ?

Les certitudes sont donc mises en question et reculent les limites du pensable, la plasticité du sujet se trouve malmenée, et c’est dans l’égalité des conditions, fond commun de socialisation que le sujet retrouve un cadre, peut-être un corps qui le contient.

Dans notre société le mouvement vers l’égalité pourtant indissociable de celui de liberté ne séduit-il pas davantage le citoyen ?

Ce citoyen triomphant échange la liberté contre la sécurité, délaissant un inconscient irrationnel pour un bien être le plus souvent matériel, confondu dans un bonheur égalitaire, voué à l’impuissance collective de l’idéologie du même supposée réduire les insatisfactions.

Pour penser la démocratie dans ses tensions, ses conflits, ses paradoxes, ses relations antagonistes, mais aussi continuer à expérimenter la notion de liberté en commun, l’œuvre de Machiavel ne permet-elle pas actuellement d’accueillir la politique comme essentielle à la condition humaine en reconnaissant ce qui est disjoint ?

Mieux, Machiavel va plus loin que le conflit quand il découvre dans l’irréductibilité de la division sociale deux désirs antagonistes, deux mouvements contraires, opposition au fondement de la politique sans laquelle il ne peut y avoir ni espace social, ni société politique.

A cette opposition fondamentale faut-il ajouter l’enjeu de la société moderne autour de la place du lieu vide du pouvoir qui pose la question du pouvoir politique des fils comme équivalent à celui des pères, en rupture avec la transcendance et contraint le citoyen à penser le politique dans l'ici et maintenant ?

La Psychanalyse avance dans la conceptualisation d’un sujet en posant une forme à son origine pulsionnelle et chaotique dans une activité pictographique qui donne par le plaisir et le désirable une représentation originelle de l’identité du sujet. Le désir de l’un est équivalent du désir de l’autre et assure par la notion d’égalité une continuité dans les processus identificatoires.

Ce fond commun de plaisir et de désirable, d’égal à l’objet sera mis à l’épreuve par le différend porteur de la rupture, de l’anticipation du désir de l’autre, du culturel, de l’historicité. L’égalité comme lieu de la castration symbolique est associé à la Loi partagée qui relie le sujet au groupe.

L’objet politique, peut-il être un médiateur, figurer un espace de l’entre deux qui ferait sortir les individus d’un combat binaire, celui du consumérisme et des jouissances sociales, pour investir la rencontre entre sujet et citoyen ?

La démocratie peut-elle rester indifférente et se couper d’un face à face ?
Peut-elle transcender les incompatibilités ? Comprendre et rendre compte n’a cessé
de dire H. Arendt ? La citer pour ouvrir ce débat s’impose lorsqu’elle écrit
« La politique moderne, c’est l’art de vivre ensemble »

Marie-Laure Dimon
24 mai 2008

Bibliographie
Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Editions Seuil 1975
Lefort C., Essais sur le Politique, Editions Seuil 1986
Poltier H., Claude Lefort, Editions Michalon 1997
Tocqueville A., De la démocratie en Amérique I et II, G.F. Flammarion 1981